Centrale nucléaire de Lucens : une histoire et … des acteurs.

Le 21 janvier 1969, le réacteur de la centrale nucléaire de Lucens subissait une grave avarie. Il n’y a pas eu de contamination grave, ni pour le personnel, ni pour les environs. Mais le réacteur était hors service et fut démantelé.

Il y a donc 50 ans.

On en a beaucoup parlé à l’époque. Cette centrale souterraine avait pour la première fois atteint la criticité le 29 décembre 1966. En mars 1968 du courant nucléaire était injecté pour la première fois en Suisse, et c’était dans le réseau vaudois à Lucens.  Les médias attentifs en rappellent l’histoire de temps en temps, selon l’actualité, par exemple lors d’un anniversaire ou lors d’évènements particuliers comme l’évacuation vers Zwilag (à Würenlingen) des derniers colis de déchets issus du démantèlement.

Un constat : ces rappels sont parfois plus motivés par le goût de la controverse qui agite toujours les esprits autour du nucléaire que par le souci de vérité historique.

Un fait: l’équipe d’exploitation et ses responsables ont à l’époque joué un rôle déterminant pour prévenir et limiter les conséquences de l’accident, avec un certain succès : au final il n’y a pas eu de victimes.

Constat : les acteurs de l’époque sont encore nombreux et bien vivants. Mais ils sont plutôt rarement sollicités par les médias.

ClubEnergie2051 ne souhaite pas ici revenir sur la controverse nucléaire. Nous souhaitons simplement donner la parole à deux anciens de Lucens : Jean-Paul Buclin, directeur et André Durussel, un des opérateurs.

Jean-Paul Buclin se présente, avec un sourire, comme le directeur de centrale disposant de l’expérience la plus complète : il a en effet à la fois construit, mis en service, exploité, géré un accident et enfin démantelé « sa » centrale. Il nous a donné les notes d’une petite allocution qu’il a prononcée devant son équipe des anciens lors de la rencontre annuelle du 6 mai 1989. Cette allocution intitulée « Les neutrons de l’amitié » est reproduite ci-dessous.

André Durussel était opérateur de la centrale. Il est aussi documentaliste, écrivain et poète. Nous reproduisons ci-dessous son texte «Aux origines de la centrale nucléaire expérimentale de Lucens » publié récemment dans la revue Passé Simple (Mensuel Romand d’histoire et d’archéologie, Numéro 33: mars 2018, http://www.passesimple.ch/ ).

Nous remercions Jean-Paul Buclin et André Durussel pour leurs documents et informations. Notre reconnaissance va également à Passé Simple, Mensuel Romand d’histoire et d’archéologie qui nous a aimablement fourni un tiré à part de l’article d’André Durussel.

Pour le lecteur ou le journaliste intéressé par la réalité scientifique et historique, et, pourquoi pas, par de l’investigation, nous donnons ci-après en complément les principales sources disponibles d’information.

 

« Les neutrons de l’amitié »

Allocution de Jean-Paul Buclin lors de la rencontre à Lucens le 6 mai 1989 du GAL (Groupe des Anciens de Lucens)

On prétend que la musique adoucit les moeurs. Les neutrons engendreraient-ils l’amitié? Les Anciens du Centre nucléaire de Halden, en Norvège, se réunissent une fois par lustre, comme nous le faisons une fois chaque année. Distances obligent. En août 1988, pour commémorer les trente ans de la fondation de cet Institut, pas moins de 130 amis, venant de trois continents, se sont ainsi retrouvés en Norvège avec femmes, enfants et même quelques petits-enfants !

Nous nous réunissons aujourd’hui, 6 mai 1989, à l’endroit où les premiers d’entre nous venaient s’établir, il y a vingt-cinq ans déjà, pour créer l’équipe d’exploitation de la Centrale expérimentale de Lucens. Depuis 1971, nous avons pris la bonne habitude de nous rencontrer chaque année pour témoigner que l’esprit de famille, qui nous unit depuis ces années d’ardeur et de labeur, vit toujours.

Certains, et pas toujours les plus âgés, nous ont déjà quittés. Avec le temps, d’autres suivront. Puissent les souvenirs de nos jeunes années, fixés pour certains dans les poèmes qui vont suivre, contribuer à atténuer les moments difficiles ou les étapes solitaires qui nous guettent tous, un jour ou l’autre.

Peut-être avons-nous manqué de chance lorsque nos travaux furent brusquement interrompus par l’avarie de janvier 1969? Mais soyons heureux d’avoir pu à juste titre garder bonne conscience, et surtout de n’avoir pas eu à regretter des pertes d’ amis en cette fatale fin de journée. De toute manière, la poursuite de l’exploitation n’était pas prévue au delà de l’année 1969. Et marcher à puissance constante n‘aurait pas été très folichon pour tout le monde…

Au contraire, l’accident, et la façon dont nous l‘avons maîtrisé, ainsi que l’efficacité et l’endurance démontrées au cours des investigations subséquentes et durant le démontage, sont une preuve supplémentaire que nous formions une équipe homogène et capable. Pour beaucoup, cette période a même représenté un tremplin qui les a conduits à un épanouissement professionnel, plutôt qu’à un embarras inattendu. D’autres développements, qui se sont manifestés plus tard et sans rapport direct avec notre volonté, que cela soit une période de récession, ou encore des transformations fondamentales dans l’acceptation par le public de la technique et du nucléaire en particulier – nous ont certainement touchés beaucoup plus profondément.

Il serait souhaitable que le nucléaire soit à nouveau reconnu comme une énergie pouvant contribuer de façon non négligeable à l‘amélioration de la qualité de l’atmosphère qui – on ne peut plus l’ignorer s’est fortement dégradée au cours des dernières années. Espérons que ce revirement – à mon humble avis inéluctable n’arrivera pas trop tard. Je n’entends pas par-là que nous risquerions de ne pas goûter la satisfaction de vivre ce retour à la technique que nous avons aidée à naître. Ce serait trop égoïste.

La technique dans laquelle nous avons choisi de travailler, alors qu’elle en était à ses débuts, doit faire ses preuves pendant longtemps encore avant d’être reconnue comme sûre et favorable à l’environnement, et par conséquent acceptée, voire souhaitée par le public.

Il n’est donc pas certain que nous vivions ce moment, mais l’on ne pourra pas nous enlever la conviction que notre travail aura représenté une étape bénéfique au développement de cette technique, la seule qui permette de produire des quantités non négligeables d’énergie sans consommer d‘oxygène.

Certes, la « traversée du désert » risque d‘être encore longue … Mon voeu est que dans le cercle des amis réunis dans le GAL, la confiance subsiste malgré toutes les attaques des détracteurs de cette technique et face au sectarisme – pour ne pas parler de la mauvaise foi – dont ces derniers font preuve.

Nous avons eu le privilège d’avoir participé à une épopée importante pour notre siècle. Soyons heureux de n’y avoir pas fait mauvaise figure. Ainsi, nous pouvons être fiers de notre contribution à la construction de la première centrale électronucléaire, à sa mise en service, aux essais dynamiques très poussés – faits au profit de notre industrie des machines – et finalement à la première production d’énergie électrique d’origine nucléaire dans notre pays. Que le ciment qui nous à unis résiste à l’attaque de l’indifférence, cette véritable corrosion de l’esprit. Qu’une tranquille, mais solide amitié demeure la conséquence durable de cette rencontre, ici à Lucens – ce fruit du passé mais aussi cette espérance pour l’avenir.

 

Annexe

André Durussel: « Aux origines de la centrale nucléaire expérimentale de Lucens »

Source : Passé Simple, Mensuel Romand d’histoire et d’archéologie, Numéro 33: mars 2018 http://www.passesimple.ch/

Lire l’article: https://clubenergie2051.files.wordpress.com/2019/01/lucens-article-a.-durussel-passé-simple-33-mars-2018.pdf

 

Documents de références sur la centrale de Lucens.

(Inventaire des archives industrielles et scientifiques)

1. « Das Versuchs atomkraftwerk Lucens »

Chap.8 du livre: « Geschichte der Kerntechnik in der Schweiz :die ersten 30 Jahren 1939-1969 ». Publié par la SOSIN – Soc. suisse des ing. nucléaires, éditions Olynthus, 1992.

2. Dossier Lucens de l’Inspectorat fédéral de la sécurité nucléaire (IFSN)

Un dossier très complet, avec de nombreuses illustrations et enquêtes, est sur le site Internet de l’Inspectorat:

https://www.ensi.ch/fr/themes/centrale-nucleaire-lucens/

On y trouve en particulier des interviews-vidéo relativement récentes de Jean-Paul Buclin.

3. Revue historique vaudoise 124/2016

Nous signalons pour la forme ce no de la Revue historique vaudoise consacré aux. Énergies dans le Canton de Vaud.

Lien Internet : https://www.antipodes.ch/librairie/revue-historique-vaudoise-1242016-detail

Nous disons « pour la forme » parce qu’on y trouve bien un chapitre consacré à Lucens, mais ce chapitre ne contient que deux lignes pour mentionner l’avarie, sans aucunes autres informations. Le reste, plusieurs pages, est consacré exclusivement à l’histoire du mouvement anti-nucléaire genevois Contratom pour obtenir une interdiction du nucléaire dans la Constitution genevoise. Dommage, le sujet n’est pas traité.

4. Archives officielles

Elles ont été collectées dans les années qui ont suivi l’accident chez EOS (Energie Ouest Suisse), exploitant de la centrale, à Lausanne, sous l’impulsion de M. Buclin et la responsabilité M. Durussel. Depuis la fusion d’EOS et d’ATEL dans la nouvelle société Alpiq, ces archives ont été transférées à la bibliothèque du PSI (Paul Scherrer Institut).

Adresse : Paul Scherrer Institut PSI, 5232 Villigen PSI,  www.psi.ch

5. L’association du GAL

Le GAL ou « Groupe des Anciens de Lucens » est une association amicale qui réunit les collaborateurs de la centrale. Adresse à disposition sur demande.

 

JPB-AD-JFD / 20-01-2019

 

 

 

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2 commentaires pour Centrale nucléaire de Lucens : une histoire et … des acteurs.

  1. multonep dit :

    Merci beaucoup Jean François! Très complet, factuel et de bonne tenue. Amicalement Pierre

    >

  2. Merci à Jean-François Dupont qui a rédigé ce dossier d’anniversaire avec beaucoup de soins et de précisions objectives, sans jamais mélanger le nucléaire pour la production d’électricité avec celui du nucléaire militaire en Suisse il y a cinquante ans, ceci dans des délais très courts..

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