Black-Out électrique (2de2) : le refus de l’accord cadre CH-UE n’est pas en cause.

Le refus de l’accord cadre a été plusieurs fois évoqué dans les médias pour expliquer le risque d’un Black-Out électrique. L’argument : faute de cet accord cadre, nous ne pourrions plus importer de l’électricité de l’UE en cas de pénurie.

Cet argument est une récupération politique par les déçus du refus de l’accord cadre CH-UE. Il n’explique pas le risque de Black-Out.

Les vraies raisons du risque de Black-Out tiennent à deux éléments : l’ouverture du marché de l’électricité et la transition énergétique.

L’ouverture du marché de l’électricité.

Il faut rappeler à quoi était due la sécurité d’approvisionnement en électricité dont nous bénéficions depuis longtemps. La sécurité d’approvisionnement exige qu’une réserve de capacité de production soit disponible en tout instant et partout dans le réseau pour compenser une faiblesse éventuelle telle que défaillance d’une centrale de production ou d’une ligne de transport. Cette réserve est bien sûr à compléter par un réseau solide, dimensionné pour les pointes : en particulier le « maillage » du réseau doit assurer que toutes les zone de consommation soient alimentées par au moins deux lignes. La question centrale, avec l’ouverture du marché est de savoir qui va financer, dans un marché ouvert, cette réserve de capacité de production. Dans le système ante (avant l’ouverture du marché), cette réserve était financée par le producteur en échange du monopole qui lui assurait des clients captifs sur un territoire donné. Il y avait un deal entre l’État et le producteur au terme duquel le producteur en échange de la sécurité financière dont il dispose grâce au monopole, investi dans cette réserve de capacité de réserve. Avec l’ouverture du marché plus aucun producteur n’est responsable de la sécurité d’approvisionnement, même dans son territoire.

Le prof. EPFL Matthias Finger, dans une étude sur l’ouverture du marché de l’électricité, avait indiqué qu’avec l’ouverture du marché, ce sera de fait le marché qui deviendra responsable de la sécurité d’approvisionnement, en prévenant : le marché ne peut pas être convoqué devant un tribunal…

Il faut rappeler que les électriciens on fait entre-eux une « Europe de l’électricité » dont les règles principales ont été fixées par les accords de l’UNIPEDE indépendamment de l’UE. Ces règles prévoyaient :

– l’interconnexion des réseaux nationaux

– les entreprises électriques pouvaient acheter et vendre de l’électricité entre elles (pas les entreprises consommatrices)

– une exigence d’autonomie électrique avec dans chaque pays une réserve propre de capacité de production

– cette réserve devait suffire pour les cas de panne d’une grande centrale. Pour des pannes plus importantes, les réserves étaient mises en commun par l’interconnexion.

L’exception notable à ces règles a été le fait de l’Italie qui a arrêté ses centrales nucléaires à la suite de Tchernobyl. Elle a compensé par des centrales au fuel. Quand celui-ci est devenu cher, elle a massivement importé de l’électricité de France et d’Allemagne qui transitait en partie via la Suisse. L’Italie a connu un gros Black Out le 28 septembre 2003. L’Italie « dans le noir » est illustrée par cette photo satellite:

Une conséquence particulière de l’ouverture du marché a été, en tous les cas en Suisse, de modifier en profondeur les liens entre producteurs et distributeurs. En Suisse romande EOS, entreprise supracantonale, fonctionnait comme coopérative de production pour ses actionnaires-coopérateurs qui étaient les sociétés cantonales de distribution : SIG, SIL, Romande Energie, Groupe e, etc… Les distributeurs sont devenus libres d’acheter sur le marché européen, à la bourse de Leipzig. Il existait après l’ouverture des excédents importants d’électricité dus à une certaine récession dans les pays de l’Est suite à la chute du Mur. Le courant à la bourse était sensiblement meilleur marché que le prix de revient de leur coopérative. Ils en ont profité, et ils en ont profité pour fidéliser leurs clients éligibles. Mais ils n’ont pas baissé leurs tarifs à leurs clients captifs. Les coopératives de production ont eu de la peine à écouler leur production et connu des difficultés financières. On a parlé de grounding des grands barrages. Plus sur https://clubenergie2051.ch/2016/03/31/lhydraulique-cest-plus-qualpiq-comprendre-pour-agir/

André Pellen, un spécialiste ancien d’EDF a aussi constaté des effets pervers de l’ouverture du marché de l’électricité en France :https://clubenergie2051.ch/2018/04/10/dune-ouverture-de-marche-a-une-autre/

La transition énergétique.

Traduction de l’Energiewende, la transition énergétique a été déclenchée politiquement en Allemagne d’abord, suivie rapidement par la Suisse en réaction politique aux évènements de Fukushima. La transition énergétique c’est la sortie progressive mais inexorable du nucléaire. La France se contente de réduire la part du nucléaire, très élevée, 70%, à 50%.

Ainsi avec une croissance des besoins en électricité, l’absence d’investissement dans la réserve de capacité et la mise hors service d’une partie importante du parc nucléaire, l’ouverture du marché et la transition énergétique s’additionnent pour créer en Europe un déficit croissant de capacité de production. S’ajoute que la transition énergétique, d’antinucléaire au départ devient anti fossile, préservation du climat oblige. Au final : la menace d’un Black Out prend de l’ampleur.

Une grande difficulté est que comme solution de rechange beaucoup d’États ont proposé de tout remplacer par des énergies renouvelables, solaires et éoliennes. Le ClubEnergie2051 a compilé les études sérieuses de spécialistes qui montraient que remplacer le nucléaire, voire aussi le fossile, par les renouvelables n’était pas réalisable avec les connaissances et les techniques actuelles : https://clubenergie2051.ch/2018/05/14/strategie-energetique-2050-une-etude-de-plus-le-confirme-elle-est-non-faisable/

Un cas très intéressant est celui de la Suède. Suite à l’accident de Tchernobyl elle décide de sortir du nucléaire. Mais elle y met deux conditions : il faut prouver 1) que cela peut se faire sans augmenter les émissions de CO2 et 2) que cela peut se faire à un coût acceptable. Des années après avoir essayé vainement d’apporter la preuve de la faisabilité de ces deux conditions, la Suède a décidé en 2009 d’annuler son décret de sortie du nucléaire : http://energie.lexpansion.com/energie-nucleaire/comment-la-suede-a-renonce-a-sortir-du-nucleaire_a-32-841.html

Autrement dit : le trilemme du nucléaire.

Un trilemme est un dilemme à trois options au lieu de deux. Un trilemme célèbre de l’histoire est celui du communisme qui disait : on ne peut pas être à la fois 1) intelligent, 2) honnête et 3) communiste.

Le trilemme du nucléaire dit qu’on ne peut pas à la fois 1) décarboner, 2) maintenir la prospérité et 3) se passer du nucléaire.

Au final, ces fortes paroles de Michael Wider CEO d’Alpiq et président de l’AES :

« Or, avec la sortie du nucléaire, nous deviendrons de plus en plus dépendants de l’étranger à un moment où nos voisins risquent de réduire, eux aussi, leur capacité. Une chose est déjà sûre : tous les pays européens ne pourront pas devenir importateurs d’électricité. » https://www.bilan.ch/economie/_l_europe_electrique_se_fait_sans_la_suisse_    .

Or la situation de pénurie devient générale en Europe.

Cet article complète : Black-Out électrique (1de2) : « Ils » ont dit, ou les déclarations peu cohérentes de quelques responsables https://clubenergie2051.ch/2021/10/29/black-out-electrique-1de2-ils-ont-dit-ou-les-declarations-peu-coherentes-de-quelques-responsables-%ef%bf%bc/

Cet article a aussi été publié sur: https://lesobservateurs.ch/2021/11/02/black-out-electrique-2de2-le-refus-de-laccord-cadre-ch-ue-nest-pas-en-cause/

JFD / 27-10-2021

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4 commentaires pour Black-Out électrique (2de2) : le refus de l’accord cadre CH-UE n’est pas en cause.

  1. Manu dit :

    Réduire la transition énergétique à la seule sortie du nucléaire est un raccourci un peu rapide. L’ambition de la transition est avant tout une sortie des fossiles, plutôt même une sortie du CO2. Même si la sortie du nucléaire a été actée comme transition énergétique dans certains pays ce n’est qu’un élément (discutable et discuté notamment sur votre site) d’un tout.

    • jf.dupont dit :

      Votre remarque est très juste. Elle témoigne de la confusion qui règne chez certains politiques. Au départ Mme Leuthard a parlé de transition énergétique et elle entendait par là une sortie du nucléaire, en réponse politique aux évènements de Fukushima. Elle a suivi Mme Merkel et son « Energiewende ». La sortie du fossile est un thème apparu à la fois avant et après. Avant avec le rapport en 1978 de la Commission fédérale pour une Conception globale de l’énergie. Ce rapport répondait au choc pétrolier de 1978 est proposait de sortir du fossile pour des raisons de pollution atmosphérique, d’épuisement des réserves et de géopolitique. Le climat n’était qu’une raison marginale. Paradoxe: cette commission avait prévenu que cela ne pourrait se faire d’un coup, qu’il y aurait des étapes de développement à réaliser d’abord. Sans utiliser le mot « transition » elle en avait par périphrase annoncé la réalité. C’est Mme Leuthard qui a parlé de transition,mais … en la tuant: elle a fait croire qu’on pouvait la réaliser d’un coup, tout de suite. Et avec la temps et un peu d’activisme climatique, la sortie du nucléaire est devenu aussi une sortie du fossile. On va sortir de tout, surtout de notre sécurité d’approvisionnement. Voir aussi, pour le rapport de la Commission de la Conception globale, https://clubenergie2051.ch/2020/07/26/quelques-documents-marquants-a-lorigine-de-la-politique-energetique-suisse/ et pour les incohérences fédérales de la sortie du fossile: https://clubenergie2051.ch/2021/06/07/mais-pourquoi-la-confederation-na-t-elle-pas-voulu-etablir-un-catalogue-des-mesures-de-techniques-energetiques-qui-peuvent-reduire-les-emissions-de-co2/

  2. Sylvain dit :

    Un article qui devrait alerter tout Suisse capable de réfléchir. Sommaruga cherche à cacher sa responsabilité dans cette affaire :

    https://www.blick.ch/fr/news/suisse/sommaruga-contre-le-patron-daxpo-les-patrons-et-la-confederation-secharpent-sur-la-responsabilite-de-lapprovisionnement-energique-id16967888.html

    Ainsi que les personnes à la source de cette interdiction du nucléaire (elles fanfaronnaient à l’époque):

    « Dix ans plus tard, Doris Leuthard, chargée du dossier à l’époque et membre du gouvernement jusqu’en 2018, révèle les dessous de cette décision historique et le rôle déterminant joué par les femmes, majoritaires au Conseil fédéral en 2011 (Doris Leuthard, Micheline Calmy-Rey, Simonetta Sommaruga et Eveline Widmer-Schlumpf). »

    https://www.letemps.ch/suisse/doris-leuthard-cest-grace-aux-femmes-suisse-decide-sortir-nucleaire

  3. Voici enfin un article qui explique fort bien au grand public dans quelle situation se trouve aujourd’hui la Suisse (et pas uniquement elle…) à la suite de l’ouverture du marché de l’électricité et de l’abandon progressif du nucléaire. Bravo pour ce raisonnement dilemmatique avec trois composantes.

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