Pénurie d’électricité (3e partie) : science ou militantisme ?

Dans l’épisode 1de2, j’ai essayé de montrer a) que la Stratégie Énergétique 2050 (SE2050) n’est pas réalisable techniquement et b) que de nombreuses études scientifiques par divers milieux compétents de la recherche et de l’industrie qui montrent cette impossibilité, ne sont pas reconnues au plus haut niveau de l’État (OFEN, Office fédéral de l’énergie, département de Mme la CF Simonetta Sommaruga).

L’actualité vient de fournir un nouvel épisode à cette controverse : l’Académie Suisse des Sciences publie le 18-08-2022 un rapport qui affirme que la SE2050 est parfaitement réalisable. Pour le ClubEnergie2051 il s’agit d’un épisode de plus du conflit entre science et militantisme. Notre analyse.

Ce nouveau rapport de l’Académie des Sciences Suisse est intitulé:

« La voie suisse vers un approvisionnement énergétique sûr et climatiquement neutre d’ici 2050 »

Il est disponible avec sa documentation sur:

https://scnat.ch/fr/uuid/i/290784fe-3cbc-5981-849b-21ac81718f62-La_voie_suisse_vers_un_approvisionnement_%C3%A9nerg%C3%A9tique_s%C3%BBr_et_climatiquement_neutre_dici_2050

De quoi s’agit-il ? La SE2050 prétend que TOUT le nucléaire suisse peut être remplacé par QUE des énergies renouvelables à l’horizon 2050. Nous avons rappelé dans un précédent article que ce n’est pas possible et avons rappelé les principales études et associations qui ont montré pourquoi.

Voir :

« Pénurie d’électricité (1de2). Un élément central occulté : la SE2050 n’est pas réalisable » https://clubenergie2051.ch/2022/08/07/penurie-delectricite-1de2-un-element-central-occulte-la-se2050-nest-pas-realisable/

Bref rappel très résumé de quelques faits incontournables :

  • Il y a un trilemme avec le nucléaire : un trilemme est un dilemme à trois options au lieu de deux. Un célèbre trilemme de l’histoire, celui du communisme, qui dit qu’il n’est pas possible d’être à la fois intelligent, honnête et communiste. Le trilemme du nucléaire dit qu’il n’est pas possible de vouloir à la fois diminuer les émissions de CO2, de maintenir la prospérité et de supprimer le nucléaire.
  • les énergies renouvelables appelées à remplacer le nucléaire sont intermittentes. Pour être utilisables en permanence, elles doivent être stockées afin de compenser les absence de soleil ou de vent par les excédents des périodes favorables. Si ce stockage est fait par du pompage-turbinage il faut 10 fois le bassin de Grande-Dixence (Nant de Dranse ne fait que 1/10) et si on recoure à des batteries (Tesla) la production mondiale de lithium ne suffirait pas pour la Suisse.
  • le cas révélateur de la Suède. Ce pays avait décidé suite à Tchernobyl de sortir du nucléaire, mais, dans sa sagesse, en mettant deux conditions préalables à démontrer avant la mise à exécution : cette sortie doit pouvoir se faire a) sans augmenter les émissions de CO2 et b) sans une hausse exagérée du prix de l’électricité. Après de nombreuses années passées à essayer, la Suède a constaté que ces deux conditions étaient impossibles à satisfaire et a annulé le décret de sortie (documentation à disposition).
  • l’Académie des sciences française a déclaré en 2017:

          « il y a une véritable contradiction à vouloir diminuer les émissions de gaz à effet de    

           serre tout en réduisant à marche forcée la part du nucléaire. En réalité de

           nombreuses études montrent que la part totale des énergies renouvelables dans le

           mix électrique ne pourra pas aller très au-delà de 30-40 % sans conduire à un coût

           exorbitant de l’électricité et des émissions croissantes de gaz à effet de serre et à la

           en question de la sécurité de la fourniture générale de l’électricité »

Source: http://www.academie-sciences.fr/fr/Libres-points-de-vue-d-academiciens/libres-points-de-vue-d-academiciens-sur-l-energie.html           

          À noter : la réalité de l’électricité aujourd’hui, pénurie et forte hausse des prix, était bel et bien annoncée et expliquée par cette déclaration de l’Académie des sciences.

Science et militantisme, des contradictions dommageable pour la société.

Ce dernier rapport de l’Académie Suisse des Sciences illustre qu’il y a un conflit réel entre d’une part la science, qui essaie, dans ses domaines de compétences, de dire le plus précisément possible ce qui est connu, les faits vérifiés et les incertitudes et d’autre part le militantisme en faveur de préférences personnelles.

Cette situation est très dommageable pour le bon fonctionnement de la société : la communauté scientifique est divisée sur beaucoup de questions de sociétés importantes qui ressortent de la connaissance scientifique. L’idée est que, tant les élus politiques que les citoyens, en démocratie, prendront de meilleures décisions s’ils s’informent auprès d’experts compétents. Cependant les nombreuses controverses actuelles entre scientifiques rendent juste impossible pour le citoyen de simplement remplir son devoir de s’informer. Qui dit vrai si les experts se contredisent ? Le profane, élu ou citoyen, est complètement largué.

Mais enfin, dira-t-on, cela peut arriver au niveau d’individus. Dans les meilleures catégories, des gens dérapent. Mais une Académie des Sciences ? Et pourtant, à regarder ce dernier rapport on y affirme que les carburants synthétiques pourront être mis en œuvre largement d’ici 2050 et que par contre ce ne sera pas possible pour les nouvelles technologies nucléaires. C’est simplement affirmé, il n’y a pas de véritable analyse. Les analyses sérieuses du PSI (Institut Paul Scherrer) et même très récentes de l’EPFZ sont ignorées. Paradoxe, alors que l’écologie est abondamment citée pour condamner le nucléaire, l’excellent score du nucléaire dans l’analyse comparative des bilans écologiques des kWh de différentes provenances, juste derrière l’hydraulique et loin devant le solaire et l’éolien, n’est jamais évoqué, voir: https://clubenergie2051.ch/2014/10/27/bilan-ecologique-de-diverses-sources-denergie-2/

Une anecdote sur le monde académique.

Il n’est pas possible dans les limites de cet article de traiter à fond ce sujet de la science vs le militantisme. J’aimerai cependant évoquer une anecdote personnelle qui m’a beaucoup appris sur une certaine dérive de certains membres de la communauté scientifique. J’ai été membre de la Commission énergie de l’Académie suisse des sciences techniques. Je reçois, pour avis, un projet de texte « Manifeste – Énergie » élaboré par des membres et destiné à être publié par la Commission. Je trouve des chiffres qui me paraissent douteux et surtout qui sont cités sans références quant à leur origine. Je le dis dans ma réponse à cette consultation, en demandant, au minimum, que la source de ces chiffres soit citée. Pas de réponse, le Manifeste est publié sans ce complément. Je soulève la question à la séance suivante de la Commission. Son président me déclare alors sévèrement : « … tu offenses des signatures prestigieuses ! ». Dont acte, je pense quand même que cette réponse tient d’avantage du catéchisme que de la science.

Une autre anecdote, concernant l’OFEN.

L’OFEN (Office fédéral de l’Énergie) n’a jamais répondu aux nombreuses analyses, publications et articles de presse contestant la validité-faisabilité de sa politique énergétique. Etonnant en soi. Même qu’il y avait dans la liste des contestataires un de ses anciens directeurs, le Dr. Eduard Kiener. Plus étonnant, il y a eu quand même une réaction, indirecte, mais…sous la forme d’une annonce publicitaire (oui, oui,…) publiée dans la Sonntagszeitung du 27-01-2019 et signée doublement : de Tamedia et de EnergieSchweiz (regroupe les acteurs de la Confédération dans le domaine de l’énergie).  Et que disait cette annonce publicitaire ? En substance elle s’étonnait que des scientifiques soient hostiles au progrès et en particulier incrédules quant aux bienfaits de la SE2050. Elle annonçait qu’une réponse avait été trouvée par un chercheur en sociologie d’une université suisse. Et la réponse était que : « ces gens- là », les sceptiques, étaient submergés par leurs préjugés ! Et pas un chiffre, pas un calcul, pas une analyse sur le fond… Vous avez dit catéchisme ? De fait, cette page publicitaire est au final plutôt, pour celles et ceux qui ont essayé de remonter le courant du militantisme d’un certain pan de l’administration fédérale, un aveu terrible : le militantisme n’a pas trouvé mieux !

Voir: https://clubenergie2051.files.wordpress.com/2022/08/wissenschaftler-erforschen-vorurteile-energiesuisse-sonntagsz-27-01-2019.pdf

Une démarche exemplaire.

Pour évoquer une note plus positive, la communauté scientifique peut et doit améliorer ces divergences entre science et militantisme. Exemple remarquable : la démarche qu’avait faite dans l’esprit d’élucider les controverses scientifiques, la vénérable et défunte Société Helvétique des Sciences Naturelles (SHSN) à l’initiative d’un membre de son comité, le regretté Prof. Dr. Gérard de Haller. La SHSN tenait lieu d’Académie des sciences avant que celle-ci soit créée dans les années 80. La démarche de la SHSN avait consisté, sur la controverse nucléaire, de rédiger des rapports sur les questions controversées (sécurité, déchets, effets des radiation, …) Ces rapports avaient pour objectif d’établir un double inventaire: les faits vérifiés et les incertitudes. Pour chaque rapport il avait été constitué un groupe de travail ad hoc avec deux règles : a) les membres devaient être des spécialistes compétents du la question traitée et b) les membres devaient être à égalité entre ceux favorables et ceux défavorables au nucléaire. Cette démarche n’a jamais été renouvelée, pourtant elle mériterait d’être refaite pour le nucléaire, et aussi appliquée à de nombreuses autres controverses, comme le climat ou l’agro-chimie. Voir : « Le catastrophisme à la mode. »  https://clubenergie2051.ch/2019/03/10/le-catastrophisme-a-la-mode/ .  Voir en particulier les § «Les controverses scientifiques peuvent être élucidées. » et « Cas du nucléaire : un historique des vérifications révélateur».   

Militantisme et idéologie, les liaisons dangereuses.

L’écologie est d’un côté une science, mais d’un autre côté une idéologie. C’est malheureusement le même mot pour deux réalités bien différentes. Il faudrait deux mots différents pour mieux distinguer, comme il y a astronomie et astrologie. Les scientifiques qui militent le font souvent par adhésion à l’écologie politique. Plus sur : https://clubenergie2051.ch/2022/05/12/lecologie-une-bonne-intuition-qui-a-mal-tourne/

La prise de position remarquable de Loïk le Floch-Prigent.

Enfin, les paroles de Loïk Le Floch-Prigent. Il ne fait pas de théorie. Sa grande qualité : il parle sur la base de son expérience industrielle et du terrain de grand patron (ELF) dans l’énergie. Ecoutez son interview sur TV-Liberté du 25-07-2022, les dénis de réalité qu’il évoque sont impressionnants :  https://www.youtube.com/watch?v=HieAIvP_gog Propos très rares ces temps, le monde académique est parfois coupé du terrain des réalités industrielles.

JFD / 21-08-2022

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4 commentaires pour Pénurie d’électricité (3e partie) : science ou militantisme ?

  1. Christophe de Reyff dit :

    La non faisabilité de la SE2050 est vite démontrée.
    Prenons l’énergie éolienne : il est prévu d’arriver à produire 4,3 TWh en 2050. Cela représente de devoir installer 490 grandes éoliennes de 5 MW, soit 2,45 GW, ou bien, en moyenne, d’en installer une nouvelle toutes les 3 semaines non stop durant 28 ans.
    Voyons le photovoltaïque : il est prévu d’arriver à produire 37 TWh en 2050. Cela représente de devoir installer 42 GW, soit plus de 210 km2, ou, en moyenne, chaque jour non stop 4,1 MW ou près de 20’600 m2 de modules, ou 411 installations domestiques de 10 kW sur un toit de 50 m2, je dis bien chaque jour durant 28 ans ! Comme on dit, il y a le but, idéal, mais, surtout, il y a le dur chemin pour y parvenir.

  2. conrad hausmann dit :

    Toutes les mesures écologiques sont inutiles,si on ne stabilise pas la population mondiale à moins de6 à 7 milliards d’humains. Le reste c’est de l’affairisme comme ceux qui nous font croire aux avions à hydrogène avant 2040 !!

    • jf.dupont dit :

      Votre remarque correspond à une vraie question : la finitude de la planète et de ses ressources. Cela implique certainement une limite au tandem population – niveau de vie. Où est cette limite ? Je constate sur l’évaluation cette limite beaucoup de convictions, mais peu d’analyses. Exemple : dans un séminaire sur ce thème organisé à l’UNIL par la faculté des Géosciences et de l’Environnement, un transparent disait : toi participant, sache que cette question n’est pas technique, elle est morale. Ah bon, j’avais compris : les scientifiques de cette faculté de l’UNIL ne feraient sur cette question ni science ni technique. Mais de la morale. Et c’est bien ce qu’ils faisaient, une morale de Pharisiens. Un autre exemple de dérive entre science et militantisme…

    • Christophe de Reyff dit :

      Un petit calcul pour relativiser cette affirmation : sachant que, dans un métro bondé, on arrive, paraît-il, à mettre jusqu’à 7 personnes par m2, il apparaîtrait donc que deux fois la surface du lac Léman (581 km2, à peine visible depuis la Lune) suffisent pour accommoder toute la population mondiale.
      Je ne crois pas du tout à cette limitation nécessaire à 6 ou 7 milliards de personnes. Il y a encore tellement de terrains en friche qui seraient cultivables pour nourrir plus de dix milliards de personnes, cela aussi en Suisse où la mise en jachère est, honteusement, même subventionnée.

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