Notre collègue Lukas Weber, qui est entre autres président du Groupe de travail Chrétiens et Énergie, a publié en décembre 2024, dans le n° 230 de la revue protestante Das Signal, cet article dont il nous permet de donner ici la traduction française.
Nous avions déjà publié ici un article de lui le 9 janvier 2023.
La question de savoir si la Suisse a besoin d’une nouvelle centrale nucléaire nécessite une discussion non seulement technique, mais aussi éthique. Avant d’aborder le plan pratique de la politique énergétique et les défis techniques, nous devons nous demander à quoi devrait servir une nouvelle centrale nucléaire.
De l’énergie pour une vie décente
En tant que chrétiens, il est important pour nous de favoriser une vie digne. Cela signifie que notre approvisionnement en énergie doit promouvoir le bien commun et nous protéger des duretés de la nature. En même temps, Dieu nous a imparti la tâche de travailler et de prendre soin de la création.
Un objectif raisonnable pour la Suisse est donc un approvisionnement en électricité sûr, abordable et respectueux de l’environnement. Cet objectif signifie qu’il devrait y avoir suffisamment d’électricité disponible pour répondre à la demande. Cela d’autant plus que l’électricité doit toujours être disponible aux moments-mêmes où les ménages, l’artisanat et l’industrie en ont besoin. Et son coût devrait être tel que la couverture des besoins énergétiques de base ne devienne pas une question de prospérité ou même de pauvreté.
Cela soulève la question de savoir comment à l’avenir il sera possible de mettre suffisamment d’énergie à la disposition de tous. La population suisse ne cesse de croître – aujourd’hui, environ 9 millions de personnes vivent dans notre pays, contre 6,5 millions en 1985. Cela augmente également la demande d’énergie. Dans le même temps, les applications énergivores qui fonctionnaient auparavant avec des combustibles fossiles, comme les chauffages et les voitures, sont de plus en plus converties en solutions électriques. Cela augmente la pression sur l’alimentation électrique.
En outre, les capacités de production d’électricité nationales n’ont été que marginalement augmentées au cours des dernières décennies. Aucune nouvelle centrale nucléaire n’a été construite depuis quarante ans et le potentiel de l’hydroélectricité est largement épuisé. La production d’électricité à partir de centrales solaires et éoliennes dépend de l’heure de la journée et des conditions météorologiques, nécessite beaucoup de ressources et, malgré de gros efforts, reste relativement faible (7% de la production d’électricité). Aujourd’hui, il existe un écart entre la demande croissante d’électricité et la stagnation de la production nationale.
Quelle est la bonne technologie de centrale électrique ?
Compte tenu de cette situation, il est clair que la Suisse a besoin de nouvelles centrales électriques de grande puissance. Grâce à leur production fiable, contrôlable et rentable, celles-ci se sont avérées être les piliers de notre alimentation électrique. Quelles sont les options ?
L’énergie hydraulique est l’une des sources d’énergie les plus importantes de Suisse, mais son potentiel d’expansion reste désormais très limité. Un grand nombre des meilleurs emplacements ont déjà été aménagés et la résistance à de nouvelles extensions est considérable. Pour des raisons environnementales, la Suisse n’envisage pas de recourir à des centrales à combustibles fossiles fonctionnant au charbon ou au pétrole.
Les centrales électriques au gaz sont une alternative. Le gaz naturel est considéré comme un combustible relativement respectueux de l’environnement. Cependant, la planification et l’approbation de telles centrales se heurtent à des obstacles juridiques, comme l’a récemment montré l’exemple de la centrale de réserve de Birr. De plus, l’approvisionnement en gaz n’est pas forcément garanti. Il y a donc des difficultés ici aussi.
L’énergie nucléaire reste donc une option prometteuse. Les centrales nucléaires sont particulièrement performantes : elles nécessitent peu de ressources par rapport à l’énergie produite et leur fonctionnement n’émet pas de CO2.
Cependant, il existe quelques obstacles à la construction de nouvelles centrales nucléaires. L’un des principaux problèmes est la longueur des délais de planification, d’approbation et de construction, qui sont généralement de 20 ans et plus. Un autre obstacle est l’exigence élevée de fonds propres. En outre, la construction de nouvelles centrales nucléaires est interdite légalement, selon une législation en vigueur depuis 2018. Toutefois, celle-ci peut être renégociée politiquement, compte tenu de l’aggravation de la situation de l’approvisionnement.
Enfin, il existe des réserves au sein de la population à l’égard de l’énergie nucléaire, qui sont alimentées par divers facteurs. L’accident du réacteur de Tchernobyl en 1986 a été particulièrement grave, attirant beaucoup d’attention dans le monde entier et suscitant de vives craintes. Selon une étude de l’ONU, parue pour les 20 ans de la catastrophe (www.iaea.org/sites/default/files/chernobyl.pdf), ce sont environ 30 personnes qui sont mortes directement à la suite de leur irradiation et jusqu’à 4’000 personnes qui sont mortes des séquelles des traumatismes causés par les radiations au cours des décennies suivantes, mais l’ampleur de ces conséquences a été exagérée dans les médias. Selon l’étude de l’ONU, la paralysie psychologique que les médias ont déclenchée chez de nombreuses personnes a été pire que les dommages physiques. Il y a eu une propagande unilatérale contre l’énergie nucléaire.
Aujourd’hui, il est important de surmonter les réticences infondées concernant les nouvelles centrales nucléaires et de prendre une décision fondée concernant l’avenir de l’énergie nucléaire en Suisse, et cela avec des arguments factuels.
Foi et confiance
La foi chrétienne nous donne un motif profond de confiance. Cette confiance est nourrie par les vertus de la foi, de l’amour et de l’espérance, qui nous rappellent, en tant que chrétiens, que notre orientation ultime ne réside pas dans le terrestre et le matériel, mais dans l’Au-delà et le surnaturel. C’est ainsi que se révèle la doctrine du salut du christianisme : les défis de la vie terrestre doivent toujours être compris à la lumière du salut divin, dont Jésus-Christ est le médiateur. Cette qualité transcendante constitue le cœur de la vie chrétienne.
Ces dernières années, cependant, les Églises ont souvent négligé de mettre au premier plan cette dimension profonde de l’existence humaine. Au lieu de cela, elles se sont tournées vers des causes mondaines. Cette évolution a conduit à une sécularisation de la foi et à un appauvrissement spirituel des personnes. En conséquence, les Églises ont perdu non seulement leur force spirituelle, mais aussi leur rayonnement social. Il en résulte une désorientation généralisée. Ce développement des Églises va de pair avec la manière dont nous recourons également à des solutions inadaptées dans notre approvisionnement énergétique.
Peut-être que l’on ne peut s’attendre à une véritable réorientation de l’approvisionnement énergétique que si nous nous efforçons en même temps de renouveler notre compréhension de la foi. En tant que chrétiens, nous devons nous rappeler quelle est notre véritable mission : adorer Dieu, annoncer la Bonne Nouvelle et pratiquer la miséricorde dans nos actes. En réfléchissant sur le cœur de notre foi, nous créons la base pour rechercher des solutions durables dans notre vie sociale – et donc aussi dans la politique énergétique – afin de prendre les bonnes décisions et d’augmenter le bien-être social.
Dr Lukas Weber
Lukas Weber est ingénieur électricien de l’ETH Zurich et président du Groupe de travail Chrétiens et Énergie (www.christenenergie.ch).
- Voir aussi cet article : Énergie nucléaire et éthique
- Voir enfin la prise de position, pour le moins « réservée », du Forum nucléaire suisse sur l’initiative « Stop au blackout ».
