Le nucléaire, ça dure, ça dure…

Voici un article publié par Bruno Pellaud, physicien, dans LesObservateurs.ch, le 29.10.2014

La Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie (CEATE) du Conseil national a terminé son examen préalable du premier paquet de mesures de la Stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral (CF). Tout en suivant l’avis négatif du CF en qui concerne la construction de nouvelles centrales nucléaires, elle soutient la volonté du CF de maintenir en service les centrales existantes aussi longtemps que la sécurité en est assurée.

La solution proposée est pleine de bon sens puisqu’elle prévoit un réexamen du niveau de sécurité tous les 10 ans en accord avec les exploitants qui décideront d’engager ou pas les investissements afférents. Selon ce choix, chaque centrale sera maintenue en service ou sera arrêtée. Grâce à cette approche graduelle, la durée d’exploitation pourra atteindre 60 ans, voire plus. En anticipant cette possibilité, les exploitants viennent d’annoncer l’adoption d’une durée de 60 ans pour l’amortissement financier de leurs centrales. Par ailleurs, l’autorité fédérale de surveillance de la sécurité nucléaire (l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire – IFSN/ENSI) a récemment estimé qu’une durée d’exploitation de 60 ans était techniquement possible sur la base des expériences accumulées de par le monde sur le maintien technique du niveau de sécurité par remplacement des équipements importants. C’est ainsi qu’aux États-Unis, plus de la moitié de la centaine de centrales en exploitation a déjà obtenu une licence d’exploitation de 60 ans.

Après la CEATE du Conseil national, ce sera ce Conseil en séances plénières qui débattra du premier paquet de mesures de la Stratégie énergétique 2050, probablement jusqu’à la deuxième session parlementaire de 2015. Ce sera ensuite le tour du Conseil des États – en commission et en plénum – d’en découdre avec le paquet, un travail qui ne sera pas terminé de toute évidence avant la campagne des élections fédérales du 18 octobre 2015, une campagne généralement accompagnée d’un cessez-le-feu généralisé sur les sujets brulants. Le débat énergétique se prolongera donc jusqu’en 2016 au moins.

Alors 60 ans d’exploitation, ça veut dire quoi ? Que les deux grandes centrales nucléaires suisses, celles de Gösgen et de Leibstadt, resteront en service jusque dans la décennie 2040-2050 – avec une production annuelle de quelque 18 TWh (milliards de kilowattheures), soit celle de quelque 4000 éoliennes, soit encore bien plus que la production « vent-solaire » prévue pour cette période-là par la très optimiste Stratégie énergétique 2050 du CF ! Ces politiciens et ces journalistes qui aiment commencer leur laïus par le cliché boiteux « Grâce à la sortie du nucléaire… » devraient désembuer leur vision et se rendre à l’évidence que le nucléaire fera encore longtemps partie du paysage helvétique ! Le plus honnête dans tout ça, c’est Martin Bäumle, le chef des Verts libéraux – qui s’oppose à une sortie rapide du nucléaire – en disant que « nous avons encore besoin des centrales nucléaires existantes, car nous ne serons pas prêts de si tôt avec les énergies renouvelables ».

Les Verts gauchistes sont eux dans l’embarras avec leur initiative prônant une durée d’exploitation de 45 ans au plus, initiative aboutie en janvier 2013. « Soixante ans, voire plus », c’est vraiment trop pour eux. Par conséquent, ils décident maintenant de ne pas retirer leur initiative, comme l’annonce la coprésidente Adèle Thorens dans Le Matin du 29 octobre 2014. Une décision capitale.

Selon la pratique des deux ans maxima, cette initiative devrait subir le verdict populaire avant janvier 2015, si votée seule. Ce sont les deux chambres fédérales qui ont l’autorité de prolonger ce délai. « On ne nous fera probablement pas le cadeau de nous laisser voter sur cette initiative avant les élections », anticipe Mme Adèle Thorens. C’est, d’autre part, l’intention de notre ministre, Mme Doris Leuthard, de soumettre en votation populaire sa Stratégie énergétique 2050 (un mammouth) comme contre-projet à l’initiative des Verts (une souris). Presque tout le spectre politique trouve anti-démocratique dans le contexte suisse d’offrir un choix bidon entre deux projets de poids très différents, de faire croire au citoyen inattentif que le contre-projet mammouth (efficacité énergétique, assainissement des bâtiments, taxe sur les émissions de gaz carbonique, subventionnements de tout, contrôles étatiques du secteur énergétique, etc.) représente une alternative raisonnable aux centrales nucléaires de 45 ans !

Ironie ! Bien sûr qu’il faudrait voter sur l’initiative des Verts avant les élections fédérales, comme le souhaite Mme Adèle Thorens, c’est-à-dire avant les décisions des Chambres fédérales sur le projet de loi énergétique. Mais alors suspense ! En rejetant l’initiative, en rejetant un arrêt prématuré des centrales – comme il l’a fait à moult reprises depuis 35 ans – le Peuple dirait aussi non à la sortie du nucléaire, puisque c’est aussi ce qu’exige l’initiative à la fin de son texte… Dans ce cas, la loi devra inéluctablement et démocratiquement être transformée par le Parlement en une loi (mammouth ou pas), en un virage énergétique incluant le nucléaire. En définitive, ce sera le calendrier des votations fédérales qui déterminera l’avenir énergétique de la Suisse.

Bruno Pellaud, 29 octobre 2014

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