Dossier nucléaire de Campus / UNIGE : un fiasco peut en cacher un autre.

À propos de :

LE NUCLÉAIRE, CHRONIQUE D’UN FIASCO TECHNOLOGIQUE

CAMPUS N° 125, JUIN 2016, le magazine scientifique de l’université de Genève

http://www.unige.ch/communication/Campus/campus125/Campus125_WEB-120.pdf

UNIGE Campus no 125 juin 2016 PHOTO COUV.

CAMPUS, magazine scientifique de l’Université de Genève, publie un dossier sur le nucléaire dans son dernier no 125 de juin 2016. Une bonne initiative en soi : plus de 40 pages qui auraient pu permettre un vrai débat. On attendait une bonne information sur les faits, des contributions d’experts compétents et connaisseurs, de l’université et du terrain, avec différents points de vue sur les conclusions qu’on peut tirer des faits. Bref un document qui aide un non spécialiste à former sa propre opinion. Surtout que les décisions définitives en relation avec le fameux Tournant énergétique devraient bientôt être prises par le Parlement, sans que la situation sur le fond se soit beaucoup éclaircie pour le citoyen concerné.

Hélas, rien de toutes ces attentes légitimes : le dossier maltraite son sujet et passe à côté de la cible. Pourquoi ?

Sur le fond.

CAMPUS ne traite pas sérieusement les deux questions essentielles, posées par le Conseil fédéral en proposant une sortie du nucléaire, à savoir :

1) l’interdiction d’une technologie est-ce une bonne réponse au besoin de sécurité de cette technologie

2) qu’en est-il de la faisabilité technique et économique du remplacement de toute la production nucléaire par des énergies éoliennes et solaires, sans parler des objectifs draconiens d’économies d’énergie.

Le dossier ignore aussi les analyses disponibles et les retours d’expériences des rares pays qui ont essayé le fameux « Tournant énergétique » : en particulier un prix très élevé, tant sur le plan économique qu’écologique, à cause du recours maintenu, voire accru, aux combustibles fossiles et à leur lot de pollutions.

 

Sur la forme.

Le dossier ne donne la parole qu’à des opposants. Aucun spécialiste du terrain, aucun responsable engagé dans l’industrie, dans la production d’électricité ou dans la R&D nucléaire n’est sollicité pour donner son avis et ouvrir un débat équilibré. Ce débat équilibré dont notre société a pourtant grand besoin. Ce dossier n’est qu’un réquisitoire à charge. Un de plus : les publications de Greenpeace ou de Sortir du nucléaire ne font pas mieux.

Où sont passées les compétences scientifiques et intellectuelles de l’université, où est le journalisme d’investigation responsable qui devrait être pratiqué avec excellence par un magazine scientifique d’université ? Non sans une certaine arrogance ce dossier conclut, dans le titre déjà, à un fiasco technologique du nucléaire. En regardant les faits, c’est plutôt le dossier lui-même qui ressemble à un fiasco, un fiasco intellectuel.

 

Comment CAMPUS a-t-il pu livrer un dossier si fantaisiste?

Bien sûr un certain militantisme anti-nucléaire peut être une explication. Mais enfin si le nucléaire est si mauvais que cela, il devrait suffire de le montrer, il ne devrait pas y avoir besoin de recourir à tant d’omissions, de semi-vérités, voire de contre-vérités.

On peut constater un travail journalistique qui manque d’investigation et un choix d’experts qui ignorent, ou occultent, une partie importante des réalités scientifiques et historiques. Le monde universitaire ne devrait pas permettre cela. Ou alors faut-il comprendre que le nucléaire ne mérite que la stigmatisation et pas l’analyse ?

 

Ne pas se tromper sur l’enjeu réel.

Certains penseront que si on se trompe de décision avec le nucléaire, au pire ce sont les producteurs d’électricité qui vont en souffrir. Ne sont-ils pas les plus intéressés, ne font-ils pas tout pour pouvoir continuer à en faire ?

D’abord ce n’est plus tout à fait vrai, les électriciens eux-mêmes ont jeté l’éponge : il suffit d’observer, ils ont disparu du débat. Ensuite l’électricité est bien sûre vitale dans (presque) tous les secteurs de la société, mais pas vraiment pour les électriciens : s’ils doivent en vendre beaucoup moins ou beaucoup plus chère, ils géreront la pénurie et encaisseront leur prime sur les prix de vente.

Ce sont plutôt leurs clients qui vont souffrir. Les inconvénients d’un mauvais choix seront d’abord et surtout pour le citoyen-consommateur qui est de plus copropriétaire, via les collectivités publiques, du parc de production électrique. Son électricité sera plus chère, plus polluante (en émissions et en atteinte au paysage) et peut-être plus défaillante (pannes).

Le vrai enjeu est lié à un problème récent de l’histoire de notre civilisation : l’émergence d’un dilemme entre la consolidation du niveau de vie et la sauvegarde de la planète. Nous sommes nombreux à souhaiter les deux à la fois. Or le niveau de vie entraîne une consommation de tout, en particulier d’énergie. Et c’est précisément l’énergie, majoritairement l’énergie fossile, qui pèse le plus sur l’environnement. D’où l’émergence de mouvements de plus en plus influents, se réclamant d’une écologie politique, qui déclarent haut et fort  qu’il faut restreindre le niveau de vie pour sauver la planète et que c’est inéluctable.

Or le nucléaire est une des rares énergies abondantes (des milliers d’années de réserve) et bon marché dont l’impact environnemental est minimal. Parce que la fission d’un gramme de U235 délivre autant d’énergie que la combustion d’un tonne et demie de mazout. En plus la fission, en fonctionnement normal, reste confinée dans des enceintes étanches et n’émet pas de polluants dans la biosphère, au contraire de la combustion qui dilue tout à travers les cheminées ou les pots d’échappement. Et surtout : on sait faire des réacteurs qui même en cas d’accident peuvent retenir toute la radioactivité sans contaminer leur environnement.

Le nucléaire est une énergie clef aujourd’hui pour simultanément consolider notre niveau de vie, contribuer à fournir de l’énergie à ceux qui en manquent, réduire la charge environnementale, et ceci, cerise sur le gâteau, à un coût modéré.

Où est le fiasco ? Dans le nucléaire ou dans le dossier de Campus ?

 

Annexe

 Pour le lecteur qui souhaite en savoir:  analyse de quelques éléments du Dossier nucléaire de CAMPUS no 125 de juin 2016

 Eléments abordés :

  • les accidents de réacteurs
  • les déchets nucléaires
  • la faisabilité du tournant énergétique
  • le Danemark, un modèle ?
  • quel est l’objectif : faire disparaître le nucléaire ou le sécuriser ?
  • l’interdiction d’une technologie comme méthode de sécurité
  • un choix technologique erroné ?
  • absence de R&D dans le nucléaire ?

 

 La question du risque d’accident de réacteurs

Campus ne parle pas du fait que placés 20 m plus haut, les réacteurs de Fukushima n’auraient pas subi la vague du tsunami. De plus il manquait pas moins de quatre équipements de sécurité essentiels aux réacteurs japonais :

  • un confinement extérieur étanche (béton + acier),
  • des filtres à sable pour retenir la radioactivité de la vapeur relâchée en cas de
  •            surpression,
  • des recombineurs d’hydrogène pour éviter les explosions,
  • des génératrices diesels bunkérisées pour résister à une noyade temporaire.

 

Tous ces équipements ont été proposés par un bureau d’ingénieurs suisse et refusés par l’exploitant TEPCO dans les années 80. Ces équipements auraient pu considérablement réduire les relâchements de radioactivité, voire les empêcher.

Aucune mention dans Campus de ces défauts d’équipements. Ces défauts qui ne révèlent pas un fiasco technologique, mais le manque de précaution d’un exploitant, pourtant averti.

CAMPUS occulte aussi cette réalité un peu oubliée : aucun réacteur correctement équipé n’a jamais contaminé son environnement.

 

La question des déchets nucléaires

Campus affirme «…c’est un programme qui remonte à 1978 mais, depuis, on va d’échec en échec faute de vision globale ». Campus ne met pas la question des déchets en perspective. Il est implicitement admis que le problème de déchets toxiques long terme est une particularité du nucléaire. C’est faux. En effet la gestion de déchets toxiques à long terme ne concerne pas que le nucléaire. Il y a les déchets spéciaux (les déchets des déchets), dont le volume est 100 X plus important que celui des déchets radioactifs et dont la durée de toxicité est plus que « longue », elle est infinie. C’est un problème beaucoup plus ancien. La solution générale et simple dans son principe, applicable à tous les déchets, consiste à les isoler de manière stricte et durable de la biosphère. Toute défaillance de cet isolement se traduit par des contaminations inacceptables. Or un inventaire de la Confédération recense 38’000 sites contaminés par des déchets spéciaux, dont 4’000 pour lesquels la contamination s’échappe du site (par les nappes phréatiques). Exemples connus : Bonfol dans le Jura ou le mercure de Lonza à Viège. Mais dans le cas des déchets nucléaires, ils sont tous soigneusement séquestrés, conditionnés dans des colis étanches et surveillés. Hors de la biosphère. Il n’y a pas de sites contaminés par de la radioactivité : c’est une preuve de l’efficacité de l’isolement de la biosphère appliqué aux déchets nucléaires. On prétend qu’il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs, alors que si les techniques d’isolement de la biosphère étaient appliquées avec la même rigueur et la même efficacité aux déchets spéciaux, il n’y aurait pas de sites contaminés. Le nucléaire ne présente donc pas un problème nouveau et non résolu en matière de déchets mais il est porteur d’une solution à un problème plus ancien, et plus difficile, celui des déchets spéciaux.

 

La question de la faisabilité du tournant énergétique

Selon Campus : « Le principal problème n’est pas la production d’électricité, qui se fait de manière de plus en plus décentralisée, notamment grâce aux énergies renouvelables, mais son transport».

La réalité est que la stratégie du Conseil fédéral prévoit l’objectif de remplacer tout le nucléaire par des éoliennes, du solaire photovoltaïque et de la géothermie. Mais il manque un plan de réalisation détaillé qui comprenne les mesures à prendre et les coûts. Le détail des mesures concrètes n’est pas défini. La Suède qui avait décidé déjà vers 1980 de sortir du nucléaire, avait posé deux conditions préalables: pas d’augmentation des émissions de CO2 et pas de coûts prohibitifs. Elle a pris le temps de conduire de nombreuses études pour démontrer comment satisfaire ces deux conditions. En vain, elle n’a pas réussi à définir un programme réaliste de sortie du nucléaire qui satisfasse ces exigences : en bonne logique elle a décidé d’annuler le décret de sortie du nucléaire et de construire de nouveaux réacteurs pour remplacer les anciens.

Voir :

http://www.ft.com/intl/cms/s/0/b44e3214-2f13-11e6-bf8d-26294ad519fc.html#axzz4Bj8B7kQB

http://energie.lexpansion.com/energie-nucleaire/comment-la-suede-a-renonce-a-sortir-du-nucleaire_a-32-841.html

Pas un mot sur le retournement de la Suède. Ni sur l’Allemagne : elle n’a pas posé de conditions ni fait les calculs préalables. Elle a décidé politiquement une transition volontariste à coups de subventions massives : c’est l’économie et l’environnement qui font les comptes, et ces comptes sont mauvais. Les émissions de CO2 augmentent à cause du charbon nécessaire pour remplacer le vent ou le soleil quand ils ne sont pas disponibles. Et la facture s’élève à plus de 20 Milliards d’Euros chaque année.

Le mot clef d’actualité : désenchantement !

Voir :

http://www.nzz.ch/wirtschaft/wirtschaftspolitik/berlins-jahrhunderprojekt-in-schieflage-die-entzauberung-der-energiewende-ld.88968?mktcid=nled&mktcval=105_2016-6-15

CAMPUS reconnaît bien un problème, le transport, en raison du subventionnement massif des nouvelles énergies renouvelables. Ce n’est en fait pas la difficulté principale. C’est le stockage de ces énergies intermittentes qui pour le moment reste sans solution. Pas un mot sur cette question.

Il faut relever aussi, sur ce point du choix des agents énergétiques, une posture fréquente et regrettable qui consiste à jouer les énergies les unes contre les autres. La guerre des bonnes énergies contre les mauvaises est une guerre de religion contre-productive qui doit être dépassée. Il ne faut ni idéaliser ni diaboliser aucune technique énergétique. Ce sont des outils dont il s’agit de définir le meilleur usage. Cela passe par l’addition de toutes les options énergétiques. Il faut après encore évaluer les bonnes proportions du mix à promouvoir et comment le faire évoluer.

Des prises de positions et de nombreuses études sortent régulièrement qui remettent en cause à la fois la pertinence et la faisabilité du Tournant énergétique.

Exemples :

Cet article des prof.hon. EPFL Gérard Sarlos et Franz-Karl Reinhart : « Un non-sens qui va mettre en danger notre compétitivité internationale et impliquer une perte de niveau de vie et de confort »                                          http://lesobservateurs.ch/2014/10/03/transition-energetique-professeur-epfl-franz-karl-reinhart-denonce-sens-va-mettre-en-danger-notre-competitivite-internationale-impliquer-perte-niveau-vie-confor/

L’étude « Energiestrategie 2050: eine institutionelle und ökonomische Analyse“ du prof. Sivio Borner de l’UNI-BS:   http://www.iwsb.ch/studien/IWSB_Energiestrategie_2050.pdf

Les études France-Stratégie 2017-2027                                         http ://francestrategie1727.fr/   et              http ://francestrategie1727.fr/thematiques/ambition-et-strategie-climatiques/

L’étude « Energies 2050 » de Jacques Percebois et Claude Mandil (France 2012): http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/124000083.pdf

Pas un mot d’analyses de ce type ou équivalentes dans le dossier de Campus.

 

Le Danemark un modèle ?

Campus parle du Danemark comme « la référence mondiale en matière de transition énergétique ». La réalité est que les émissions de CO2 en gramme par kWh électrique sont de l’ordre de 25 en Suisse et de plus de 300 au Danemark. La cause : le Danemark fait beaucoup d’électricité, 35%, avec du charbon qu’elle peut importer bon marché par la mer.

 

Quel est l’objectif : faire disparaître le nucléaire ou le sécuriser ?

Poser la question c’est y répondre. Interdire de manière inconditionnelle et a priori le nucléaire par des arguments du type « le nucléaire est impossible à maîtriser » n’est pas la meilleure démarche pour une nation civilisée. Cela a même un côté obscurantiste qui rappelle les procès en sorcellerie et les bûchers du Moyen-Âge. Voir : http://lesobservateurs.ch/2013/04/10/on-ne-fait-pas-la-securite-dune-technologie-a-risques-avec-des-interdictions-a-priori/

 

À propos de l’interdiction d’une technologie comme méthode de sécurité.

Qu’il n’y ait pas de malentendu. Je ne dis pas non plus à l’inverse que le nucléaire doit être accepté de manière inconditionnelle et a priori. Ce serait un fanatisme pro, symétrique du fanatisme anti, tout aussi inacceptable. Ce que je dis : une personne raisonnable et informée peut arriver à la conclusion qu’elle préfère renoncer au risque (résiduel) du nucléaire. C’est une question d’évaluation personnelle que chacun peut et doit faire en toute liberté. On fait ensuite démocratiquement le décompte des voix.

Aucun raisonnement scientifique pur ne permet de démontrer dans l’absolu qu’une technologie est acceptable ou inacceptable. Mais, il y a deux mais : 1) la personne qui dit non, devrait être en mesure de dire aussi en quoi les normes de sécurité et leur application sont insatisfaisantes et en quoi elles devraient être améliorées et 2) on constate que jamais les opposants militants (appartenant à des ONG ou des partis politiques) n’ont proposé d’améliorations des normes et des dispositifs de sécurité. C’est une constante de l’opposition militante et politique au nucléaire de pratiquer un rejet absolu et inconditionnel. Le nucléaire n’est pas analysé, il est diabolisé. Le mot d’ordre est que cette technique est a priori non maîtrisable, essayer ne vaut même pas la peine. Les Alémaniques ont un terme terrible pour cela : ils parlent d’une technique unueberschaubar. Cela traduit d’avantage une certaine ignorance, qu’une réalité profonde. Mais quand on veut tuer son chien…

C’est dommage d’ailleurs, parce que la sécurité dépend d’une manière essentielle de la capacité des responsables d’anticiper à l’avance les défaillances dangereuses et de prévoir des parades qui pardonnent les fautes techniques ou humaines qui peuvent toujours apparaître. Les ingénieurs n’ont jamais la certitude d’avoir pensé à tout. Les opposants pourraient avoir l’esprit plus libre pour identifier des problèmes potentiels. Leur imagination, peut-être moins inhibée, pourrait sur ce point rendre un précieux service aux spécialistes. Mais non, ce ne sont pas les opposants qui ont identifié les défaillances à prévoir. L’histoire montre que ce sont les ingénieurs de sécurité qui l’ont fait dans les rapports de sécurité, élaborés autour de scénarios de défaillances, multiples d’ailleurs, et de l’analyse des parades à mettre en œuvre. Les opposants par contre se sont abondamment servis des rapports de sécurité pour en extraire les scénarios d’accidents avec lesquels ils font peur et qu’ils n’ont ainsi pas eu à imaginer. Mais ils ne parlent jamais de la 2e partie des rapports de sécurité : la nature et la validité des parades mises en place.

 

Une opposition raisonnable devrait être en mesure d’identifier des faiblesses soit au niveau des normes de sécurité, soit au niveau de leur respect. Or jamais l’opposition militante antinucléaire n’a demandé des exigences de sécurité renforcées : l’argumentation a toujours joué sur un refus a priori. Ni Tchernobyl, ni Fukushima, ni les déchets ne sont pourtant des raisons suffisantes pour interdire sans conditions le nucléaire. Ou alors il faudrait interdire la chimie en Suisse à cause de la catastrophe de Bhopal (1984, usine de l’Union Carbide aux Indes). On aurait pu aussi interdire le feu à la préhistoire : c’est dangereux, il y a encore des incendies. Voir : http://lesobservateurs.ch/2013/04/22/nucleaire-les-risques-ne-justifient-pas-une-interdiction-a-priori/

Un choix technologique erroné ?

Le prof. Wildi affirme : « le nucléaire est un choix technologique erroné qui a coûté (et qui coûtera encore) des sommes pharaoniques pour un résultat très médiocre »

La réalité : dans les années 60, l’hydraulique étant pratiquement épuisée, les électriciens avaient le choix entre le mazout et le nucléaire. Les projets de Mühleberg et de Beznau étaient au mazout, comme Chavalon. En 1963, le Conseiller fédéral (socialiste) Willy Spühler, lors d’une Assemblée générale de l’UCS (Union des centrales suisses d’électricité) à Sion avait recommandé aux électriciens de sauter l’étape mazout et de passer directement au nucléaire. Les électriciens, réticents alors sur le nucléaire (il y avait trop peu de centrales en service pour avoir une idée précise du prix de revient réel), ont suivi cette recommandation. C’était une décision politique et visionnaire.

La construction de Chavalon était trop avancée pour renoncer. Elle fut donc terminée. Et déclassée économiquement dès 1990 environ. Alors que les exploitants de Mühleberg et de Beznau se félicitaient de prolonger aussi longtemps que possibles des centrales restées rentables. Leur prix de revient est même inférieur à la moyenne de l’hydraulique. Les grands barrages ont été touchés avant le nucléaire par la chute des prix à la bourse européenne de l’électricité. Voir : http://lesobservateurs.ch/2016/04/01/lhydraulique-cest-plus-qualpiq-comprendre-agir/

Ce choix n’a donc pas « coûté des sommes pharaoniques » mais il a permis des économies financières substantielles qui ont profité à tout le pays. Ce choix a permis aussi de produire proprement déjà quelque 1’000 TWh et par là d’éviter des quantités considérables d’émissions de CO2, NOx et SO2 (chiffres à dispositions)

Pas un mot sur ce point dans le dossier de Campus.

 Absence de R&D dans le nucléaire ?

Un autre thème qui n’échappe pas à la vindicte du prof. Walter Wildi. Selon lui, après l’accident de Lucens, « … la recherche scientifique nationale s’est rapidement concentrée sur un nombre limité de points concernant la technologie des réacteurs et non plus leur conception ». Il déclare même que ce manque d’engouement pour la recherche serait dû au fait que « …dans leur grande majorité, les physiciens n’ont jamais considéré ce domaine comme étant un sujet d’intérêt scientifique particulier. Du coup, cette technologie datant des années 1950 n’a pas connu de développements scientifiques majeurs. Hormis quelques adaptations cosmétiques qui ont permis d’augmenter un peu la production ou la sécurité, rien de fondamental n’a changé ».

La réalité est encore une fois assez différente: l’Institut Paul Scherrer à Würenlingen a connu deux périodes de développement intense de nouveaux concepts. D’abord dans les années 70 et 80 les réacteurs GCFR (surgénérateurs refroidis à l’hélium) et HHT (réacteurs à haute température et turbines combinées gaz-vapeur) sous la responsabilité du prof. Gérard Sarlos, en collaboration avec l’industrie Suisse, l’Allemagne et les USA. Je peux en témoigner, j’y ai personnellement collaboré. Puis dès les années 2000 la Suisse s’est engagée dans une collaboration internationale sous l’égide du GIF (Generation 4 International Forum) pour le développement de réacteurs de 4e génération sous la conduite du physicien Jean-Marc Cavedon directeur du développement nucléaire à l’Institut Paul Scherrer. Les Electriciens Romands ont même organisé un colloque sur ce thème le 2 décembre 2005 à l’EPFL. Il y a eu, il est vrai, un arrêt de cet effort important de R&D entre les deux phases. Non pas par « désintérêt des physiciens », mais par décision politique suite au moratoire nucléaire voté en 1990. Ce coup de frein, qui était aussi international, a été regrettable : il a empêché que des réacteurs de 4e génération soient à maturité industrielle aujourd’hui pour assurer la relève des anciens réacteurs. La 4e génération est très prometteuse en termes d’utilisation efficace du combustible, de réduction des déchets et de sécurité.

 jfd / 23-06-2016

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12 commentaires pour Dossier nucléaire de Campus / UNIGE : un fiasco peut en cacher un autre.

  1. Silvio Viotti dit :

    Pour madame Lavanchy et les liens interminables : Vous pouvez aller sur http://tinyurl.com/ , vous collez le lien et vous pouvez en générer un très court. P.ex celui que vous citez devient http://tinyurl.com/zyhoq8d ce qui est plus pratique. Juste un petit truc ! 😉

  2. Silvio Viotti dit :

    J’ai lu (presque, je vais le faire) toute cette page, y.c. et je dirais surtout les commentaires qui amènent des éclaircissements très intéressants. Je débute dans la lutte anti-aérogénérateurs, et ces arguments ici sont très précieux. J’apprécie aussi le côté non polémique, scientifique de ces arguments. Malheureusement, les « pros » ne vont certainement pas les lire, et Brélaz encore moins. (Rappelons qu’il est prof de math il me semble.) Ce genre d’article devrait paraître dans la presse nationale, 24heures le temps etc… En tout cas, un immense merci pour ce site.

    • Merci pour vos commentaires, et surtout pour cette entrée dans le combat contre les aérogénérateurs (éoliennes), n’en déplaise à Mme Isabelle Chavalley, Présidente de Suisse Eole. Articles élogieux ces jours dans la presse au sujet des remplacement des pâles (gigantesques…) à Mont-Crosin, avec photos du transport…Mais ces nouvelles pâles n’ont aucun « peigne » pour atténuer les infrasons, contrairement à ce que promettent les promoteurs. Ces nuisances vont ainsi se multiplier trop près des habitations, même dispersées. Sans parler ici du projet de parc à Essertines-sur-Rolle, avec perte des valeurs immobilières importantes.

  3. jf.dupont dit :

    @ Christine Lavanchy
    quelques documents qui peuvent vous intéresser à propos de la finitude des ressources:
    1) des ordres de grandeurs des réserves et ressources énergétiques:
    https://clubenergie2051.ch/2016/06/23/dossier-nucleaire-de-campus-unige-un-fiasco-peut-en-cacher-un-autre/comparaison-ressources-reserves-jfd-mode-de-compatibilite/
    2) Développement durable et énergie, quelques bilans et paradoxes:
    https://clubenergie2051.ch/energie-et-dev-durable-bilans-et-paradoxes-rev-2-05-2014-mode-de-compatibilite/
    3) Réflexions pour un débat à la Jeune Chambre Economique de GE en 2008:
    https://clubenergie2051.ch/additionner-les-solutions-au-lieu-de-les-opposer-jfd-jci-ge-28-10-2008/

  4. :
    9 Dixences, cela laisse songeur.

    En quittant le monde de l’électricité, pour considérer le monde alpin, on notera que si cet ouvrage bouche le val des Dix, il est remplit par tout un système de captages allant jusqu’au Mont Rose.

    Le seul autre reseau glaciaire suisse de cette importance se situe en rive droite du Rhône, reseau dont fait partie le glacier d Aletsch que tout le monde connait. Evoquant cette question, j’ai trouvé la carte des ouvrages hydrauélectriques de Suisse. (Pardon pour la longueur du lien)

    https://www.google.ch/search?q=barrages+de+Suisses:carte&client=tablet-android-samsung&prmd=imnv&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwjylPqo6e_NAhWKHJoKHekDAJ4Q_AUIBygB&biw=1024&bih=768#imgrc=urS9HaltRLjrfM%3A

    Il apparait sur cette carte que vallées alpines et cours d’eau sont déjà fortement exploités.

    Je voudrais vous poser une question. Sans entrer dans des considérations ideologiques et politiques au sujet des NER, admettons que l’on ferme toutes les centrales nucléaires…

    Admettons que l’on couvre le pays d’éoliennes ( au secours!…) et de panneaux solaires. Admettons que notre mix énergétiques se compose, comme le propose Monsieur Brélaz le propose, de grande hydraulique, de panneaux et d’hélices… Admettons que l’on transforme et optimise toutes les installations de productions hydroélectriques, les problèmes fiannciers des exploitants ayant été résolus d’un coup de baguette magique…Admettons que l’on soit d’accord de betonner encore quelques vallées alpines… Cette hypothèse serait-elle seulement réalisable si l’on pense au potentiel encore disponible par la geographie de notre pays? Si oui que faudrait-il faire, qu’est-ce que cela impliquerait comme bétonnage supplémentaire? Parce que 9 Dixences supplémentaires ne vont pas se remplir à coup de pompage turbinage je suppose…Ou nage -t-on en plein délire d’écologisme?

    Cette question est d’importance car elle est régulièrement servie dans le débat de la transition énergétique. J’y ai souvent l’impression que l’on pense que seul le nucléaire aurait une finitude, mais que ce que propose dame Nature, vent, eau, soleil serait sans limites. Merci de vos « lumières »…
    Bien cordialement
    Christine Lavanchy

    • Christophe de Reyff dit :

      Madame Lavanchy pose la bonne question de la finitude de toute technologie.
      L’alternative est assez simple : ou bien on a des centrales qui produisent quasiment en continu et assurent, pour notre pays, les 5 GW de courant de base indispensable tout au long des jours et des nuits, été comme hiver, ou bien on a des installations à production intermittente, aléatoire, diurne et saisonnière, incapables de soutenir en continu la demande de base ci-dessus.
      Dans le premier cas, on peut recourir aux centrales hydrauliques au fil de l’eau et/ou aux diverses centrales thermiques, alimentées soit par des agents fossiles (225’000 tep/TWh), soit par la fission nucléaire (35 t uranium naturel/TWh ou 3 t uranium enrichi/TWh ou 114 kg U235/TWh), et, peut-être après-demain, par de la géothermie très profonde….
      Dans le second cas, il faut assurer un stockage à la fois de courte durée (jour/nuit, temps ensoleillé/temps couvert) et surtout de longue durée (semestre d’été/semestre d’hiver). L’équivalent calculé de « 9 Dixences » correspond à un stockage de 17,5 TWh par pompage en été pour en retrouver 14 TWh en hiver par turbinage, cela avec une rendement total de conversion de 80%.
      Le stockage de courte durée peut passer soit par du pompage-turbinage de petites installations, comme cela existe déjà, soit par des batteries attachées à de petites ou moyennes installations PV domestiques ou sur des sites commerciaux.
      Pour le stockage saisonnier, on calcule que stocker un seul TWh demande, avec les batteries chimiques les plus performantes possibles (théoriquement 12 kWh/kg de métal), à savoir celles à lithium-air, une quantité de lithium (83’000 tonnes) qui dépasse de près de trois fois la production annuelle mondiale de ce métal (34’000 tonnes) !
      On peut aussi envisager une transformation en été d’un excès de production d’électricité solaire en hydrogène gazeux, puis sa transformation en méthane gazeux, ou en méthanol, ou en acide formique ou en cyclohexane, soit des liquides transportables, pour les retransformer en électricité en hiver au moyen de de piles à combustible (attention, le produit des deux rendements de conversion donne un bilan très mitigé !). De plus, les quantités de matière en jeu pour stocker un seul TWh sont ici aussi colossales.
      Chacun peut tirer rapidement la conclusion qui s’impose. On ne peut physiquement pas substituer une production d’électricité assurée en continu par une production intermittente aléatoire sans un effort et un besoin en matériaux de base vraiment énorme qui s’avèrent insurmontables.

  5. Merci à Christophe de Reyff pour ses précisions au sujet de ce 37,9% et les effets pervers d’une importation de kWh « sales ». Ce sont là des chiffres en effet très importants que les clients « captifs » ignorent en général…et dont les journaux s’abstiennent d’aborder.
    Les grandes compagnies productrices (AXPO, ALPIQ, et dans une moindre mesure EWZ ou même les SIG et Romande Energie) profitent largement de cette situation désolante à moyen terme, et SwissGrid par dessus tout, qui ne veut toujours pas investir dans de nouvelles lignes THT (Galmiz-Mathod par expl.) pour mieux alimenter la Suisse de l’Ouest. Mais c’est là un autre problème qui n’est pas lié à celui de l’électro-nucléaire…

  6. Ping : NUCLÉAIRE. Dossier nucléaire de Campus / UNIGE : un fiasco peut en cacher un autre - Les Observateurs

  7. Vives félicitations à Jean-François Dupont pour ce long article objectif et fort bien documenté.
    On veut absolument faire peur au sujet de l’énergie nucléaire en Suisse, mais jamais on ne remplacera le 37.9% actuel de cette forme de production d’électricité propre et sûre par de l’éolien, dont on commence à mesurer les nuisances réelles et l’atteinte au paysage, ce courant le plus cher à la production s’il n’était pas fortement subventionné !.
    On raconte dans la presse que c’est l’humidité dans la caverne du réacteur de la première centrale nucléaire expérimentale de Lucens (6 MWe) qui est responsable de l’accident du 21 janvier 1969, or c’était une affaire d’inétanchéité des joints de barrage sur les soufflantes qui véhiculaient le CO2 caloporteur dans les éléments d’ U235 (combustible nucléaire) de ce type de réacteur HWGCR.
    Les exploitants ont accepté de fermer Mühleberg (BKW), et voilà que l’on s’acharne maintenant sur le sort de Beznau 1…et demain à Gösgen et Leibstadt, et l’on a peur de Fessenheim, alors qu’aucun accident n’est arrivé à ces centrales.

    • Christophe de Reyff dit :

      Pour être plus précis, les 26,370 TWh produits par nos centrales nucléaires (chiffres de 2014) représentaient 37,9% de la production nationale brute de 69,633 TWh. Mais les statistiques révèlent autre chose de plus pervers : la Suisse a exporté (exportation nette) 42,929 TWh (62%) de cette production et n’a gardé que 24,349 TWh ( 35%) pour sa propre consommation, les derniers 3% (2,355 TWh) ayant servi au pompage-turbinage !
      Comme la consommation brute du Pays a été de 61,787 TWh, la Suisse n’a utilisé que ces 24,349 TWh (39%) issus effectivement de sa production nationale et a importé le reste, soit 37,438 TWh (61%) ! Cela parce que des importation opportunistes d’une électricité européenne, subventionnée et bradée à vil prix ont été préférées par nos grossistes-distributeurs s’approvisionnant sur le marché européen à prix bas, voire négatifs… Mais cette électricité importée est lourde en CO2, cela étant dû aux centrales à lignite et à anthracite de l’Allemagne. Un petit calcul de règle de trois montre le désastre : le mix suisse de production est entaché de seulement 28 grammes d’équivalent CO2 par kWh, le mix européen dépasse les 400 ! C’est la cause de la piètre qualité du mix suisse de consommation.
      Un autre aspect critique est à observer : au semestre d’été la consommation brute nationale est de 28 TWh ; celle d’hiver est de 34 TWh, dont 14 TWh (41%) sont assurés par nos centrales nucléaires (qui garantissent ce courant de base avec une puissance quasiment constante de 3,3 GW). Lorsque celles-ci viendront à manquer et si elles ne sont pas remplacées (selon la vision myope de la « Stratégie énergétique 2050 »), il faudra trouver ces 14 TWh dans du stockage saisonnier. Avec 80% de rendement de conversions, le pompage-turbinage futur demandera de stocker par pompage 17,5 TWh (provenant du solaire et de l’éolien !?) en été (en plus du remplacement des 10 à 12 TWh nucléaires qui manqueront aussi en été) afin d’assurer par turbinage ces 14 TWh nécessaires en hiver. Cela fait 9 fois la Grande Dixence à prévoir ! Où trouvera-t-on ces bassins en Suisse ? La politique actuelle d’exportation de nos précieux kWh propres et d’importation de « sales » kWh à vil prix est la voie de facilité guidée par un manque de vision désolant et aussi par une âpreté aux gains dont ne profitent pas les consommateurs finaux que nous sommes.

      • Christine lavanchy dit :

        9 Dixences, cela laisse songeur.

        En quittant le monde de l’électricité, pour considérer le monde alpin, on notera que si cet ouvrage bouche le val des Dix, il est remplit par tout un système de captages allant jusqu’au Mont Rose.

        Le seul autre reseau glaciaire suisse de cette importance se situe en rive droite du Rhône, reseau dont fait partie le glacier d Aletsch que tout le monde connait. Evoquant cette question, j’ai trouvé la carte des ouvrages hydrauélectriques de Suisse. (Pardon pour la longueur du lien)

        https://www.google.ch/search?q=barrages+de+Suisses:carte&client=tablet-android-samsung&prmd=imnv&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwjylPqo6e_NAhWKHJoKHekDAJ4Q_AUIBygB&biw=1024&bih=768#imgrc=urS9HaltRLjrfM%3A

        Il apparait sur cette carte que vallées alpines et cours d’eau sont déjà fortement exploités.

        Je voudrais vous poser une question. Sans entrer dans des considérations ideologiques et politiques au sujet des NER, admettons que l’on ferme toutes les centrales nucléaires…

        Admettons que l’on couvre le pays d’éoliennes ( au secours!…) et de panneaux solaires. Admettons que notre mix énergétiques se compose, comme le propose Monsieur Brélaz le propose, de grande hydraulique, de panneaux et d’hélices… Admettons que l’on transforme et optimise toutes les installations de productions hydroélectriques, les problèmes fiannciers des exploitants ayant été résolus d’un coup de baguette magique…Admettons que l’on soit d’accord de betonner encore quelques vallées alpines… Cette hypothèse serait-elle seulement réalisable si l’on pense au potentiel encore disponible par la geographie de notre pays? Si oui que faudrait-il faire, qu’est-ce que cela impliquerait comme bétonnage supplémentaire? Parce que 9 Dixences supplémentaires ne vont pas se remplir à coup de pompage turbinage je suppose…Ou nage -t-on en plein délire d’écologisme?

        Cette question est d’importance car elle est régulièrement servie dans le débat de la transition énergétique. J’y ai souvent l’impression que l’on pense que seul le nucléaire aurait une finitude, mais que ce que propose dame Nature, vent, eau, soleil serait sans limites. Merci de vos « lumières »…
        Bien cordialement
        Christine Lavanchy

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