Bill Gates : une grande déconvenue

Climat : Comment éviter un désastreHow to Avoid a Climate Disaster: The Solutions We Have and the Breakthroughs We Need

Sur son site, M. Michel de Rougemont vient de publier ce 1er mars 2021 sa critique pénétrante du tout récent livre de Bill Gates, paru le 1er février.

Il ne fait pas de doute que Bill Gates fasse partie des personnes qui ont marqué notre époque et continuent de le faire. Sa création et sa gestion de Microsoft auront des répercussions durables sur nos usages de l’informatique. Et puis, jeune retraité riche à milliards, et à l’instar des grands magnats américains, il renvoie l’ascenseur par le truchement d’une fondation qu’il a créée avec son épouse et à laquelle il dédie la plupart de son temps et de son attention. Il faut beaucoup de mauvaise foi et de méfiance pour le soupçonner d’avoir de sombres intentions derrière ses œuvres philanthropiques, ou même de fomenter des conspirations pour dominer le Monde. Ses actions pour la santé dans le tiers monde, en particulier par la vaccination, sont remarquables et son approche professionnelle, dépolitisée et non bureaucratique des problèmes de développement est rafraîchissante.

Cela étant dit, son dernier ouvrage « How to Avoid a Climate Disaster » (« Climat : comment éviter un désastre », traduction en français, parue le 17 février chez Flammarion) est une déception, malgré le bon sens avec lequel il aborde les questions pratiques, énergétiques avant tout.

Il se révèle être le plus climato-crédule que l’on puisse imaginer, prenant pour argent comptant une corrélation simpliste entre température et émissions carbonées, et sans nuances quant à l’urgence et aux effets uniquement négatifs qu’aurait un réchauffement sur la vie humaine. Il a bien compris que chaque tonne de CO2 supplémentaire mise dans l’atmosphère soit une tonne de trop et qu’il faille l’éviter. Mais il ne fait que reproduire les exagérations du diagnostic, l’hypersensibilité que le climat aurait à la dose de CO2 et aussi la fausse menace d’un proche point de basculement (tipping point) qui nous renverserait bientôt. De même, il accepte sans broncher les projections les plus incroyables qui sont faites à l’aide de scénarios du pire pour sonner l’alarme et laver les cerveaux restés insensibles. Il en fait même trop, car il agrège les émissions d’autres gaz dits à effet de serre, tels que le méthane ou le protoxyde d’azote, comme si leur stabilité dans l’atmosphère était la même que celle du CO2, faisant ainsi passer l’addition de 40 à 51 gigatonnes par année. Il ne sait pas non plus que, en fin de compte, le CO2 émis lors de la fabrication du ciment sera absorbé par la chaux utilisée pour faire le béton, avec un bilan nul à la clé. Et il affirme d’emblée, sans avoir pu le comprendre puisque c’est faux, que le cinquième du CO2 anthropique resterait encore dans l’atmosphère dans 10’000 ans alors que 55 % sont continûment absorbés par les océans et la biomasse terrestre, et que le temps de séjour moyen du CO2 dans l’air est de quatre années environ. Il ne tient pas compte non plus du fait que les estimations de pertes économiques attribuables à un réchauffement de 3 °C ne seraient que de l’ordre de deux points de PIB (entre zéro et quatre), ce qui ne permet pas de justifier n’importe quelle politique climatique dispendieuse et inefficace.

La première déception est donc de constater le manque de sens critique et même le manque de culture technico-scientifique d’un informaticien devenu légende. Comme beaucoup, j’ai peut-être trop tendance à attribuer plus de qualités à des gens de qualité qu’ils n’en ont vraiment (alors qu’il est rare que la sottise d’un sot soit limitée). Il est devenu captif d’une élite scientifique et technique à laquelle il accorde toute sa confiance en gobant tout ce qui s’y raconte. Faisant lui-même partie de ce milieu, il devrait être moins naïf.

Ensuite se pose la question comportementale : il se montre fier d’avoir mis en place un réseau de milliardaires pour apporter leur soutien au Président Hollande à la veille de la COP21, lors de laquelle l’Accord de Paris fut signé. Cela semble bien facile et peu responsable, car leurs dizaines de milliards investis bravement dans des entreprises plus ou moins hasardeuses, mais jouissant de protections et de soutiens étatiques, ne sont que des gouttes face aux milliers de milliards que des politiques climatiques (sic) vont détourner d’autres urgences sociales.

Cependant, il est bien au courant du défi que représente le remplacement des 85% de l’approvisionnement énergétique du monde qui aujourd’hui sont assurés par les carburants et combustibles fossiles. Que ce soit par substitution, ou par capture et stockage du CO2, les dimensions du problème sont au-delà du réalisable, car ni les ressources, ni même les solutions techniques ne sont à disposition. Il faut d’abord les découvrir.

Présentant un point simple d’apparence et intéressant pour sortir du débat sur le coût social du carbone ou autres ratiocinations, il introduit un calcul de ce qu’il appelle Green Premium, c’est-à-dire ce qu’il en coûte pour ajouter la solution « zéro carbone » au coût actuel d’un produit ou d’un service. Pour qu’un changement vaille la peine d’être introduit, il faut que ce surcoût soit modeste, idéalement même négatif, pour trouver des investisseurs. Il pédale néanmoins dans la choucroute en faisant de bizarres comparaisons entre prix du marché et coût de réalisation, par exemple, entre celui du kWh payé par le consommateur et le coût supplémentaire pour le verdir. Ainsi, avec des estimations correspondant à l’état actuel de la technique, il faudrait payer une prime de 141% pour un advanced biofuel en sus du prix actuel du kérosène utilisé dans l’aviation, et, pour ce qu’il nomme un electrofuel (issu d’électrochimie faisant intervenir l’hydrogène comme réactif), la prime serait de 296%. Donc, un biocarburant avancé utilisable dans un avion d’aujourd’hui coûterait de deux et demi à quatre fois plus cher que le kérosène.

Les magiciens verts diront qu’il n’y a qu’à le faire puisque ce serait bon pour la planète, mais Bill Gates, lui, n’oublie pas que des investissements si peu attractifs n’auront pas preneurs et que, par-dessus le marché, l’énergie utilisée pour les fabriquer ne serait pas si verte non plus tant que le réseau électrique, l’industrie et les transports dépendent toujours du charbon, du pétrole et du gaz.

C’est pourquoi, et avec raison, il se fait l’avocat de plus et de meilleurs investissements en R&D (recherche et développement), rappelant aussi que les fonds publics y ont toujours joué un rôle important, bien qu’il ne faille pas oublier que des projets militaires furent souvent la source de progrès décisifs, le projet Manhattan (bombe A), ou l’interne, par exemple.

Il se fait aussi l’avocat d’une hausse artificielle du prix des carburants fossiles, soi-disant pour compenser les externalités négatives, ce qui réduirait la prime verte à payer, donc inciterait à opérer des changements. C’est pourtant trompeur, car la facture totale resterait sans amélioration. À ce stade, on comprend que, même riche à milliards, il ne se rend pas compte que ce jeu à somme nulle est une illusion économique qui passerait par les mains prestidigitatrices des trésors publics et dont profiteraient d’abord les stipendiés officiels et les habituels suceurs de subventions et d’avantages fiscaux aux dépens du simple contribuable.

Il a bien compris que ce sont des rendements énergétiques clairement améliorés et des usages réduits de ressources dont il y a besoin. Adopter aujourd’hui les mauvaises solutions que l’on connaît entraîne trois conséquences négatives : leurs coûts excessifs (Green Premium à son maximum), la formation d’une infrastructure qui, parce que mauvaise, deviendra vite obsolète, mais que personne ne voudra ou pourra changer (démonter ces éoliennes…), et surtout un manque d’agressivité pour pousser la R&D à dépasser ses limites, car on se déclarera fiers et satisfaits d’avoir agi, bien que se reposant sur des lauriers boiteux.

C’est avec une bonne dose d’ironie que, s’en rend-il compte, Bill Gates suggère que, s’il y a effectivement crise climatique, nous devrons nous adapter, et la supporter aussi longtemps qu’il faudra pour faire les découvertes espérées, et ce sans que le ciel nous tombe sur la tête d’ici là.

(Article original également publié sur European Scientist.)

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4 commentaires pour Bill Gates : une grande déconvenue

  1. J-Bernard Jeanneret dit :

    Béton et CO2 : un peu plus compliqué que ça

    L’article [1] a introduit l’idée d’une ré-absorption de CO2 dans le processus de carbonatation qui dégrade le béton quand il est mal protégé et aussi plus tard après démolition d’ouvrages. Il donne une fraction de ré-absorption de 43% sur la période 1930- 2013 par rapport aux émissions à la fabrication, hors chauffage.

    L’article [2] conteste ce chiffres et estime que 13% de CO2 au maximum sera ré-absorbé.
    Selon les auteurs, une large fraction du ciment n’est pas sensible à la carbonatation (au moins à moyen terme, peut-on supposer).
    En fin d’article [2] en note, les éditeurs émettent quelques doutes, et concluent que le sujet mérite une plus large investigation.
    À la production du ciment, 2/3 du CO2 est émis par le processus chimique proprement dit [ CaCO3 –> CaO + CO2 ] et 1/3 par l’oxydation du combustible brûlé pour produire la chaleur nécessaire à la réaction chimique. Ce dernier tiers ne doit pas apparaître dans les calculs de ré-absorption.
    Reste la question du temps : si 2 ou 3 siècles sont nécessaires à ré-absorber le CO2, ce sera un peu tard dans le scénario des dégâts climatiques.
    Avec le chiffre de 43% de [1], la fraction ré-absorbée serait de 43 x 2/3 = 29%.
    Avec les 18% de [2], ce serait 18 x 2/3 = 12%.

    On pourrait donc dire que Bill Gates a raison à 71%, voire à 88% !

    [1] Zhu Liu e.a., Substantial global carbon uptake by cement carbonation, Nature Geoscience 9, 880–883, 2016.
    [2] https://www.slimbreker.nl/downloads/2017-02-10%20-%20CementOnline%20-%20Absorption%20revendiquee%20de%20CO%202%20par%20le%20beton%20incorrecte.pdf

    • Christophe de Reyff dit :

      Dans Le Temps du 3 mars 2021 un article mentionne Lafarge Holcim qui tombe à pic : 555 kgCO2/t actuellement et 475 kgCO2/t ciment prévus demain, dès 2030.
      Cela correspond au but de l’AIE : passer de 0,54 à 0,48 tCO2/t ciment.
      Comme le marché mondial du ciment est actuellement de l’ordre de 4,1 Gt, cela fait actuellement 2,21 GtCO2 (soit ~6% des émissions mondiales) et demain 1,97 GtCO2, soit un gain de 0,25 GtCO2.
      Mais la consommation d’énergie de la seule « cuisson » (sans parler des besoins énergétique des machines) n’est pas à oublier : 3,7 ± 0,5 GJ/t clinker, soit environ 15 EJ, et finalement aussi 1,44 GtCO2 d’émissions dues aux agents fossiles utilisés. (Pourrait-on atteindre les 1’450 °C nécessaires avec du chauffage électrique « propre » ?)
      Ce qui fait que la part actuelle de CO2 due à la seule décarbonatation est de 0,77 GtCO2, soit 35%.
      Ce n’est donc que cette partie-là qui pourra être neutralisée à la longue par recarbonatation, soit environ 188 kgCO2/t, soit demain, au mieux, 39%.

  2. Michel dit :

    Avec un minimum de connaissances en chimie, on n’a pas besoin de poser la question, ce bilan deviendra nul ( Ca(OH)2 + CO2 —> CaCO3 + H2O )
    C’est pourquoi j’ai écrit (et encore faut-il avoir voulu lire ce détail important) « en fin de compte » sans me soucier de quand ce compte sera bouclé, mais il le sera.
    Ça ira plus vite si on le concasse et le laisse exposé à l’atmosphère, il faut donc démolir les villes et les ponts et les reconstruire en bois (bien que la forêt demande aussi bien des décennies pour se reconstituer).
    L’article est à propos de l’alarmisme climatique, donc pas destiné à en faire un fil de discussion sur le béton. Et s’il n’y a que cela pour pinailler, alors tant mieux.

  3. Stéphane Dutu dit :

    Bonjour,
    Merci pour vos mails rafraîchissants !
    À propos de ce point évoqué dans Bill Gates : une grande déconvenue :
    « le CO2 émis lors de la fabrication du ciment sera absorbé par la chaux utilisée pour faire le béton, avec un bilan nul à la clé. »
    Auriez vous de la documentation le prouvant ?
    Merci d’avance,
    Stéphane Dutu

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