Fukushima, quatre ans après : LA CHRONIQUE de Luc Ferry du 31 mars 2011 – La joie mauvaise de l’écolocatastrophisme

— Il y a quatre ans, trois semaines après le séisme, suivi du tsunami, puis de la catastrophe de Fukushima, Luc Ferry publiait cette chronique dans Le Figaro du 31 mars 2011.

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« Les passions tristes qui illuminent les visages de nos « khmers verts » depuis la cata- strophe japonaise, suscitent chez tout lecteur de Nietzsche ou de Spinoza une réaction irrépressible de répulsion. La joie mauvaise qui les habite, ces « on vous l’avait bien dit » prononcés d’un air faussement consterné, mais réellement réjoui, cette Schadenfreude, comme disent les Allemands pour désigner ce bonheur qui n’éclôt que sur fond de malheur, tout cela ne peut que rebuter l’honnête homme …

… Mais quoi, me dira-t-on, niez-vous qu’il y ait eu une catastrophe ? On nous assurait que tout était sous contrôle et le premier tsunami venu nous menace d’un nouveau Tcherno- byl ! Nierez-vous aussi que des certitudes, celles des experts, savants et politiques, aient été pulvérisées ?
Point du tout ! Il faudrait être fou pour ne pas prendre au sérieux les nouvelles calami- teuses qu’on nous distille chaque jour depuis la centrale de Fukushima. Simplement, céder à la panique n’est pas la solution. D’autant que, malgré tout, la catastrophe japonaise est avant tout naturelle. Elle rappelle davantage le tremblement de terre de Lisbonne (1755) que la bombe d’Hiroshima. C’est au premier chef un séisme qui sera responsable de 20’000 morts, sinon plus hélas. Malgré tous ses charmes, la nature, aujourd’hui encore, demeure notre principale ennemie. Que ceux qui veulent y faire retour nous disent comment ils se passeront d’électricité, les énergies alternatives ne pouvant représenter au mieux, même en investissant pendant les trente ans qui viennent, que 20 % de nos besoins. Que de fausses certitudes aient été bouleversées ne surprendra que les naïfs. Pour tout rationaliste authentique, la science, comme Karl Popper n’a cessé de le souligner, n’est pas l’accumulation de convictions inébranlables, mais au contraire l’esprit critique, le doute et la remise en question permanente. Que la catastrophe japonaise tire les responsables de leur sommeil dogmatique est en soi une excellente nouvelle. Voici les leçons qu’ils vont devoir en tirer :

1. apporter à nos concitoyens une transparence enfin totale dans l’évaluation des centra- les : ce ne sont pas les risques qui sont en soi insupportables, ce sont ceux qu’on nous cache et qu’on nous impose sans discussion ;

2. ne plus jamais installer des réacteurs sur des failles sismiques alors qu’elles sont aujourd’hui bien connues. Quand on dit les séismes imprévisibles, on confond l’espace et le temps : si on ne sait prévoir, en effet, ni le jour ni l’heure où ils surviennent, on peut en revanche parfaitement détecter les lieux où ils risquent d’être tragiques (pour l’Europe, essentiellement l’Italie, la Grèce et la Turquie) ;

3. adopter sans barguigner les techniques les plus perfectionnées de confinement, cela dût-il coûter cher (cette dépense, manifestement, en vaut la peine) ;

4. enfin, et c’est l’essentiel, il faudra des règles communes : à quoi bon faire des efforts dans un seul pays s’il subsiste à deux pas de chez soi des centrales qui menacent d’un désastre ?

Mais la vraie question qui se cache derrière ces débats techniques doit être aussi explici- tée : veut-on, oui ou non, conserver ce mixte de liberté et de bien-être dont la civilisation européenne offre l’exemple au reste du monde, ou souhaite-t-on, au contraire, en finir avec lui au nom d’un retour en arrière à des formes de vie archaïques ?

Il faut le dire clairement : sortir du nucléaire, c’est sortir de notre civilisation actuelle.

Contrairement à ce qu’on nous raconte à longueur de page et d’écran, le défi le plus préoccupant en matière d’écologie n’est ni celui du nucléaire, encore moins celui du réchauffement climatique (serait-il aussi réel que le prétend le Giec, il est possible, même en tenant compte de son inertie, d’y apporter des réponses au fil des ans). Ce qui presse, en revanche, c’est la crise de l’énergie et des matières premières non renouvelables. Sous l’effet de la consommation indienne et chinoise, elle va devenir à proprement parler vitale dans les vingt ans qui viennent. En l’état actuel des choses, la croissance mondiale est intenable et l’organisation de la décroissance impossible (je souhaite bonne chance aux fondamentalistes verts qui en font un programme politique !).

Hors d’indispensables économies d’énergie, il ne reste que deux solutions réalistes, au demeurant complémentaires : le contrôle de la démographie et l’innovation scientifique. Or ce n’est ni en s’indignant, ni en détalant comme des lapins au moindre coup de tabac qu’on les mettra en oeuvre. »

 

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