Le plus grand défaut du nucléaire … ses qualités ?

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Voilà bien une idée absurde. Les accidents de réacteurs, les déchets nucléaires ne seraient pas les grands défauts du nucléaire ? Et pourtant la question mérite d’être soulevée. Et si le nucléaire était au fond combattu à cause de ses qualités, et pas à cause de ses défauts ?

Une anecdote révélatrice.

Cette idée je la dois à un collègue physicien, plutôt hostile au nucléaire. C’était après une séance travail sur les questions d’énergie qui rassemblait des représentants des 4 académies des sciences suisses (sciences naturelles, sciences humaines et sociales, sciences techniques et sciences médicales). Il me confie : « … tu sais, je ne suis pas aussi hostile que j’en ai l’air au nucléaire. J’ai d’ailleurs travaillé sur la fusion nucléaire, que je connais bien, avant d’être dans les questions climatiques. Bien qu’il n’y ait pas d’énergie idéale, je pense que la fusion nucléaire, si elle fonctionne industriellement un jour, serait l’énergie la plus proche de l’idéal ! ». J’étais prêt à me réjouir, lorsqu’Il ajoute : « mais si elle fonctionne un jour, ce sera le pire qu’il puisse arriver à l’humanité ! ».

Une énergie idéale serait donc une catastrophe pour l’humanité ?

Je ne comprends pas et lui demande ce qu’il entend par énergie idéale ? Une énergie abondante, bon marché, sans pollution et sans risques non maîtrisés ? Il confirme, oui ce serait bien cela une énergie idéale. Mais pourquoi alors serait-ce une catastrophe ? Il répond et donne la clef de l’énigme : « Mais, avec une énergie idéale, nous n’aurions plus de raison de freiner le développement de l’humanité ! »

Une énergie idéale serait une catastrophe pour les verts et leurs ONG !

Passé un premier moment de stupeur, cet aveu expliquait beaucoup de choses que je n’avais pas comprises jusque-là.

En effet, imaginons que nous disposions d’une énergie idéale et perçue comme telle, c.à.d. abondante, bon marché, propre et sans risques non-maîtrisés, toute l’agitation liée, au climat, à la transition énergétique s’effondrerait. Tous les efforts de culpabilisation et les slogans clamant que « l’austérité est inéluctable » perdraient leur magie. Chacun se tournerait spontanément vers cette énergie idéale. Il n’y aurait plus besoin des conseils des partis roses et verts ou des ONG environnementales (Greenpeace, WWF,…).

Remarquons que la fission nucléaire n’est pas très éloignée de la fusion dans le classement des énergies idéales. Examinée lucidement, sont seul désavantage réel par rapport à la fusion, c’est d’offrir moins de réserves. Au lieu des millions d’années de la fusion (quasi renouvelable), elle n’offre « que » quelques milliers d’années… mais elle fonctionne aujourd’hui déjà. En fait la vraie question, jamais débattue d’ailleurs, serait de savoir si elle représente plutôt un obstacle – un oreiller de paresse – vis-à-vis des fameuses énergies renouvelables, ou au contraire un tremplin qui va aider sensiblement à leur développement. Développement qui est encore à la peine parce que leur grande dilution pose des problèmes de coûts, de besoins en matériaux et d’impacts sur l’environnement qui vont exiger encore beaucoup de temps, plus que l’horizon planifiable, pour trouver les solutions en vue d’applications valables à large échelle. Sans compter leur intermittence qui nécessite des capacités de stockage encore sans solutions. Poser la question c’est y répondre

La catastrophe serait alors bien sûr pour ces partis et ces ONG : comment faire des voix ou des cotisations si l’énergie n’est plus l’épouvantail que l’on veut bien brandir pour faire peur et culpabiliser, mais redevient d’abord une addition de bienfaits qu’elle nous apporte sous forme de lumière, de chaleur, de force et de mobilité?

J’insiste. Ce serait une vraie catastrophe pour toute cette mouvance parce que leur catastrophisme perdrait tout impact. La peur ne serait plus opérante pour écarter les connaissances et forcer les décisions. Et l’écologie politique perdrait son fondement identitaire.

Autre aspect. Certains feront valoir que les verts et leurs ONG jouent volontiers de la carte des « énergies idéales » avec les énergies renouvelables présentées comme telles. Oui, mais observez, il y a un double discours sur les énergies renouvelables :

1) elles sont certes présentées comme des énergies idéales, les seules d’ailleurs mais 2) attention, il est aussitôt précisé qu’elles ne pourront pas couvrir « tous les besoins ». Même avec les renouvelables l’austérité sera inéluctable. Ce double discours et deux fois faux : d’une part les énergies renouvelables ne sont pas les seules utiles et surtout, d’autre part, leur potentiel lointain est énorme, un niveau de vie élevé pour tous n’est pas impossible a priori à terme même avec les seules énergies renouvelables.

Je croyais naïvement que la posture « l’austérité est inéluctable » découlait d’une certaine logique : ce serait un moyen, voire le moyen, de répondre au dilemme entre niveau de vie élevé pour tous et protection de l’environnement. En fait l’austérité, le renoncement à un meilleur niveau de vie apparaît comme un objectif en soi. Toute « bonne » énergie devient une cible à combattre.

Les professionnels du nucléaire sont tombés dans le piège

Bien sûr que les verts et leurs ONG n’ont pas fondé leur opposition au nucléaire en évoquant la « catastrophe » d’une énergie idéale. Ils ont surtout mis l’accent sur les risques en les diabolisant : ils ont clamé et répété que les risques de réacteurs sont illimités et non maîtrisables. Quant aux déchets l’argumentation était encore plus radicale : il n’y aurait pas de solution. Devant des accusations aussi fortes, une bonne partie des spécialistes sont restés paralysés et se sont retranchés derrière les Autorités et les politiques. Protection inégale et globalement insuffisante.

Ils ont oublié de rappeler les avantages. Les plus courageux ont essayé au mieux d’expliquer la sécurité des centrales et l’efficacité de la gestion des déchets, en réalité deux points forts réels du nucléaire.

Sur les accidents : le réacteur de Tchernobyl était mauvais dans sa conception même et ceux de Fukushima manquaient de plusieurs équipements de sécurité essentiels. Aucun réacteur de concept sain et correctement équipé n’a jamais contaminé son environnement depuis plus de 40 ans que de tels réacteurs existent.

Sur les déchets : ils sont tous sous soigneusement isolés de la biosphère, emballés étanches et sous surveillance dans des lieux protégés. La preuve tangible de cette gestion efficace : aucun site contaminé par des déchets radioactifs, alors que la Confédération recense 38’000 sites contaminés par des déchets spéciaux (cas les plus connus : le mercure de la Lonza à Viège VS et la décharge de la chimie bâloise à Bonfol).

Mais ces explications sont peu relayées par les médias, et si elles le sont, par exception, elles contribuent à renforcer les doutes du type « s’ils en parlent, il doit bien y avoir un problème… ».

Pour en savoir plus, deux articles publiés sur le sujet sur LesObservateur.ch :

http://lesobservateurs.ch/2013/04/10/on-ne-fait-pas-la-securite-dune-technologie-a-risques-avec-des-interdictions-a-priori/

et

http://lesobservateurs.ch/2013/04/22/nucleaire-les-risques-ne-justifient-pas-une-interdiction-a-priori/

 

Petit rappel : e = mc2

Au lieu d’être systématiquement sur la défensive, voilà ce que la branche aurait du dire: e = mc2. Pourquoi évoquer cette célèbre formule d’Einstein ? D’abord parce que c’est cette énergie de la matière m qui est à l’origine du soleil lui-même (un réacteur à fusion). Ensuite que c’est une énergie incroyablement concentrée, et non pas diluée comme le vent et le soleil. Même le pétrole est comparativement peu concentré : la fission de 1 g d’Uranium délivre autant d’énergie que la combustion de 1.5 t de pétrole, qui génère env. 4.5 t de CO2. Ainsi 1 g de déchets vitrifiés et isolés de la biosphère remplacent 4.5 t de CO2 dispersé dans l’atmosphère, sans compter en supplément les NOx et autres polluants de la combustion.

On nous dit qu’avec la COP 21, c’est la vie qui est en jeu. Oui, mais la vie c’est aussi l’énergie.

À la une de l’actualité : toujours le jeu avec la peur

Les mêmes rengaines à propos de cuves de réacteurs fissurées et de rapports alarmants et secrets sur les risques de chutes d’avions continuent à faire les gros titres. Comme par hasard en complément aux nouvelles sur la COP 21.

Et pourtant.

Sur le fissures des cuves : il y a déjà plus de 30 ans la TV romande avait consacré une émission à cette problématique. Un vrai expert de métallurgie avait alors déclaré : il faut savoir que tout matériau ferreux est fissuré. L’essentiel est que ces fissures soient très petites par rapport à l’épaisseur de la cuve et aussi que leur évolution éventuelle soit sous contrôle. D’ailleurs si la cuve perdait son étanchéité cela se verrait et empêcherait le réacteur de continuer à fonctionner

Sur les risques de chutes d’avions sur les réacteurs nucléaires, par accident ou par le fait de terroristes kamikazes : ce risque a été analysé en profondeur depuis le fameux attentat du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York, par tous les exploitants et leurs autorités de sécurité. C’est sous contrôle, même si tous les rapports ne peuvent pas être complètements public, sécurité anti-terroriste oblige.

Remarquez que le citoyen n’a toujours pas droit à ce que les médias lui fournissent régulièrement une information pris à bonne source, c.à.d. auprès d’opérateurs de centrales et d’experts de sécurité.

Et pourtant de bons débats avec des experts compétents qui informent sont possibles. Pour rappel ce précédent article publié sur LesObservateurs :

http://lesobservateurs.ch/2015/04/04/nucleaire-et-aeronautique-pourquoi-une-telle-difference-de-qualite-du-debat/

Autre aspect inquiétant : si par chance les médias s’adressent à des scientifiques, de l’EPFL par exemple, même le milieu académique est aussi parfois à la dérive dans le sillage de l’administration fédérale. Ainsi la RTS a interviewé récemment sur la résistance des cuves de réacteurs un physicien du Energy Center, plutôt militant en faveur des cleantechs. Qui n’a évidemment pas rassuré. Mais la RTS ne s’est pas adressée à l’expert compétent, professeur, spécialiste de haut niveau en métallurgie, membre du Comité de l’IFSN (Inspectorat fédéral de sécurité). Qui a eu tort de la RTS ou de l’EPFL dans ce cas ? La question est ouverte. Le fait est que le public n’a pas eu droit à un avis d’expert compétent, même s’il paie le coût élevé de l’existence d’un expert par ses impôts.

 Bien sûr, dans ce contexte, la remise en service récente des réacteurs de Doel et de Tihange, soupçonnés des mêmes défauts que Mühleberg et Beznau, est passée sous silence.

La lucidité prémonitoire de Jeanne Hersch

Jeanne Hersch – philosophe remarquable de lucidité et socialiste – disait : « On voit se développer une hystérie passionnée et un fanatisme qui ne supportent aucun démenti. Que quelqu’un remarque que les choses pourraient sûrement aller mieux et les gens deviennent furieux : Ils ont besoin de la catastrophe, ils la veulent ! ». C’est extrait d’un discours de 1986 au Poly de Zürich intitulé « L’énergie au service de l’humanité »

Ils ont besoin de la catastrophe, ils la veulent, nous dit donc Jeanne Hersch

Exemple éclairant : les leçons du professeur de philosophie de l’UNIL, Dominique Bourg. Le prof. D. Bourg s’exprime régulièrement dans les médias pour nous dire ce tout le mal qu’il pense du progrès technique. Il est un des grands prêtres du catastrophisme. Selon lui, en résumé : le progrès technique n’apporte que des problèmes, les scientifiques pratiquent un scientisme religieux et sont dangereux, la seule voie de salut est l’austérité. Il condamne même le « développement durable » à cause du terme développement. Or il faudrait éviter les deux positions extrêmes, et absurdes, selon lesquelles la science et la technique vont soit tout résoudre, soit tout détruire. M. Bourg est dans le 2e extrême. Illustration : dans un Forum de la RTS (25.09.2015) D. Bourg répétait que le nucléaire n’a pas de solution pour ses déchets. Sur un ton narquois et en plaisantant avec le journaliste. Dommage qu’un philosophe adopte avec cette légèreté un slogan, beaucoup répété, qui fait peur, mais qui se dégonfle avec un peu d’investigation. Il ignore le travail accompli au quotidien par les professionnels pour soigneusement séquestrer, emballer de manière étanche et isoler dans des dépôts sécurisés tous les déchets radioactifs. Luc Ferry, un philosophe qui ne stigmatise pas a priori l’expertise scientifique, dit: « pour philosopher, il faut connaître le terrain de jeu ». M. Bourg devrait rencontrer celles et ceux qui gèrent – de manière exemplaire – nos déchets radioactifs. 

L’enjeu principal

La question principale qui demeure et doit nous mobiliser est de savoir comment concilier d’un côté notre aspiration à un bon niveau de vie pour tous et de l’autre côté notre souhait de préserver un environnement agréable. Ces deux objectifs sont conciliables, si on le veut bien et si on ne se cache pas la tête dans le sable, ou la farine dans laquelle veut nous rouler l’écologie politique. Et il y aurait une forte majorité de citoyens favorable.

Il n’y a pas que la voie de l’austérité et du renoncement. Il y a une réelle possibilité de mettre à disposition plus d’énergie avec moins de nuisances. Il faut additionner toutes les meilleures énergies, dont le nucléaire, et ne pas les jouer les unes contre les autres.

Entre prospérité et environnement ce n’est pas fromage ou dessert comme certains voudraient nous le faire croire, c’est fromage et dessert.

Jean-François Dupont / 2 décembre 2015

Publié sur LesObservateurs.ch:

http://lesobservateurs.ch/2015/12/02/le-plus-grand-defaut-du-nucleaire-ses-qualites/

 

 

 

 

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6 commentaires pour Le plus grand défaut du nucléaire … ses qualités ?

  1. Ping : Dupont - Les Observateurs

  2. Ping : Greenpeace : justiciers ou terroristes ? | clubenergie2051.ch

  3. Pascale Hoffmeyer dit :

    Bonjour,

    Vous avez peut-être déjà lu la dernière lettre de Global Electrification, dont le directeur de publication est Lionel Taccoen ancien Président du Comité Consultatif de l’Energie européen (1998- 2001). J’ai reçu de sa part une présentation allégée de sa dernière lettre qui traite de la transition énergétique et du nucléaire. Personnellement je ne défends pas l’énergie nucléaire, je ne la défendrai jamais. Mais je ne suis pas stupide, les intérêts économiques primeront toujours. Le tout renouvelable est une fable dans le contexte actuel je n’en doute pas une seconde. Le seul intérêt est le développement d’un nouveau secteur industriel qui se fera en parallèle de tout le reste. Je m’oppose donc farouchement aux éoliennes industrielles qui ne changeront rien d’autre que les conditions de vie de ceux qui devront les subir, riverains, faune, paysages etc. Il y a des problèmes bien plus urgents à traiter que de dilapider des subventions pour des solutions qui n’en sont pas.

    Cela dit, le document que m’envoie M. Taccoen pourrait vous intéresser, il est facile à compulser et à utiliser, il traite de la France et de l’Allemagne, mais ces données nous en disent aussi long sur le chemin que prend la Suisse. Il est en format PDF, aussi je ne le mets pas dans ce courriel parce que j’ignore si c’est possible. Veuillez me faire savoir si vous souhaitez que je vous l’envoie et si cette adresse est la bonne.

    Avec mes cordiales salutations et remerciements pour vos informations qui rassurent dans le contexte actuel, tout le monde n’est pas devenu stupidement écolos, il y a encore des gens qui demandent un débat. Pascale Hoffmeyer

    >

    • jf.dupont dit :

      Merci deux fois Pascale Hoffmeyer. D’abord parce que nous apprécions beaucoup les analyses de Lionel Taccoen et son site « Global Electrification ». Ensuite parce que je suis très touché par votre sincérité et votre effort de décrire votre position personnelle, à la fois sceptique sur l’écologie politique et sur le nucléaire. C’est rare. Pour notre part toute critique constructive sur le nucléaire qui permettrait encore plus de sécurité est bienvenue. Ce qui nous continue à nous décoiffer c’est la position dogmatique estimant, sans analyse, que le nucléaire est le mal a priori et absolu.
      Remarquez que le bon niveau de sécurité atteint dans le nucléaire résulte de l’addition de nombreuses analyses critiques et préventives. L’histoire montre cependant que les contributions à la sécurité ont été principalement fournies par les professionnels impliqués. On a pourtant toujours beaucoup regardé les critiques des opposants, dans l’idée qu’étant moins le  » nez dans le guidon », ils seraient potentiellement plus aptes à trouver des failles qui nous auraient échappé. Ce n’est pas les cas. Hypothèse: les opposants au nucléaire ne veulent pas la sécurité du nucléaire, ils en veulent la disparition. Un nucléaire sûr serait l’horreur.
      Encore un point: oui le critère économique est important. Mais le critère écologique, au sens vrai, aussi. Les comparaisons de bilans écologiques montrent que le nucléaire a le 2e meilleur bilan, juste derrière la grande hydraulique.

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