Une stratégie énergétique en de bien mauvaises mains

Le journaliste Pierre Veya passe bien les plats dans une grande interview de Benoît Revaz, nouveau directeur de l’Office fédéral de l’énergie, publiée le 29 janvier dans Le Matin Dimanche du 29 janvier 2017 (transcription).

Une telle accumulation de vœux pies et de jolies historiettes n’est pas digne d’un haut fonctionnaire, juriste et communicateur diplômé, mais en fait cacique d’un système qui est devenu très détestable. Voici en quelques points une réfutation de ce qui y est affirmé.

Bien sûr, un nouveau patron se doit d’encenser les équipes dont il vient de prendre charge, mais lorsqu’il leur attribue sans réserve toutes les qualités, y compris celle de la passion, il laisse entendre qu’il s’agit d’un bloc au moins aussi motivé qu’une congrégation pour la doctrine de la foi. Est-ce de ça qu’une administration doit être faite ?

  • Premier enfumage : il prétend que ce n’est plus une utopie « d’imaginer alimenter sa propre voiture avec le courant électrique produit par les quelques mètres carrés de cellules PV installées sur son toit. » Mais il ne dit pas comment nous rechargerions notre véhicule tout électrique pendant la nuit.
  • Deuxième enfumage : « on sait mieux maîtriser les pics de consommation, ce qui nous évitera de surdimensionner les installations de production. » Ici il faut bien relire, et comprendre une attitude : il s’agit de modifier la consommation, donc de restreindre l’accès à l’énergie, pas d’adapter la production et l’approvisionnement. Voilà une mission bien dirigiste pour une stratégie qui commence à faire froid dans le dos. D’une banalité, « Le consommateur, vous et moi, seront des clients et des producteurs d’énergie », on commence à se demander quand le prochain plan Wahlen sera édicté afin que tous nous auto-produisions non seulement de l’électricité mais aussi nos légumes, vêtements, fers à cheval et autre plantes médicinales. Ils font comme ça à Cuba.
  • Troisième fumure un peu plus faisandée : « La production en Suisse, particulièrement des renouvelables permettra d’alléger la facture en produits fossiles importés ». Pourtant lorsqu’on importe des fossiles ce n’est pas pour faire de l’électricité, il n’y a donc pas de substitution. Bien sûr, si le chauffage et la mobilité électrique prenaient plus d’importance, il y aurait une substitution, mais alors il s’agirait d’augmenter massivement la production électrique, pas de la restreindre.
  • Quatrième entourloupe ou aveux d’incompétence : il n’y aurait pas d’autres subventions que la taxe pour la rétribution à prix coûtant qui passera de 1,5 à 2,3 ct par kWh consommé, ce qui ne coûterait que 40 Fr par ménage et par année. Et que sont les taxes et certificats carbone, et les 50 millions de francs accordés à une propagande éhontée, et le racket des certificats de bonne conduite écologique et autres empreintes podologiques (footprint en franglais), et les subventionnements directs, par les commissions d’innovation, d’entreprises sans espoirs mais déclarées cleantech ? Un système de distribution de fromages nourrissants est mis en place et il faudrait nier son existence ?

Des études indépendantes de celles mandatées par l’OFEN montrent que des investissements de l’ordre de 200 milliards de francs seraient nécessaires pour atteindre les objectifs de la Stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral (SE 2050). Il en découlerait une facture annuelle supplémentaire de 3’200 Fr par ménage.  Tout en se gardant bien de les critiquer (car ils tombent dans le cœur de la cible), M. Revaz affirme ne pas comprendre ces chiffres. Ne pas comprendre les critiques et être responsable de ce secteur, ce ne peut être que de la crasse incompétence ou du sectarisme qui n’a plus à discuter ses dogmes. Pourtant il est simple de calculer que, pour payer les intérêts (disons de 2%, taux historiquement bas, il serait prudent de calculer avec 4%) de ces 200 milliards sur une durée de vie de 25 ans, il en coûterait 10,2 milliards par an, soit déjà 2850 Fr par ménage, avant de payer les autres frais d’exploitation. Ce Monsieur le Directeur n’a même pas ces ordres de grandeur en tête.

  • Cinquième enfumage : la confusion entre coûts et prix. Ce n’est pas étonnant pour un juriste communicateur dont il ne faut pas attendre trop de rigueur, mais c’est malin car c’est facile. Pourtant le coût total de production des énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien reste significativement plus élevé que celui de la grande hydraulique ou du nucléaire, et ce même avant d’y calculer les nécessaires coûts pour stocker et redistribuer l’électricité produite de manière intermittente par ces deux technologies. Ce ne sont donc pas les coûts qui font problème, ce sont les prix, surtout depuis que les Allemands offrent un excédent de puissance au milieu de la journée dont ils se débarrassent en opérant un vrai dumping sur le marché (dumping signifie : vendre en dessous du coût de revient). Ceux qui payent la facture sont les consommateurs et les contribuables allemands, pour environ 25 milliards d’euro par an, soit 310 € par tête, bébés, vieillards et réfugiés compris. Mais la terreur règne, même la Commission européenne et la Cour de justice européenne donnent leur aval à de tels mécanisme distordant le marché, c’est un comble !  Serait-il trop ungemütlich de demander des comptes au grand canton du nord, même si l’Organisation Mondiale du Commerce est faite pour ça ?
  • Auto-fumigation : « Les coûts de production des renouvelables ont baissé de 80% au cours des dix dernières années», il faut donc compter sur d’autres baisses importantes dans le futur. Aussi les technologies de demain seront plus efficaces, ce qui fera baisser les coûts. Ça c’est la méthode Coué : parce que c’est bien ce sera donc mieux. Le futur est pavé d’un brillant avenir, merci ! Mais sur quoi concrètement se basent l’OFEN et le Conseil fédéral ? On ne le saura pas, ou on ne le sait que trop : c’est dissimulé dans des rapports obscurs et illisibles dont les hypothèses et calculs ne sont même pas rendus accessibles au public.
  • Mais voici enfin la levée du rideau de fumée : « Nous devons mettre en place des mécanismes de marché qui donnent des bons signaux de prix, qui encouragent les industriels à investir… ». Voilà bien le vœu du grand planificateur de la régression, les investisseurs n’auront qu’à s’orienter à ces signaux (de fumée). Alors oui, les entreprises électriques suisses étant à plus de 90% dans des mains publiques (communes, cantons, participations croisées), ces investisseurs seront tout disposés à se faire leurrer, sauf pour le nucléaire où là il s’agit simplement de décider de la date de l’enterrement, mais excluant toute renaissance (Technologieverbot).

Pour M. Revaz l’enjeu du tournant (sic) énergétique est la diminution de la consommation. Peu lui chaut la santé de l’économie et la compétitivité de nos entreprises dont il n’est même pas fait mention dans cet article. Il ne désire pas faire de prévisions, surtout pour le brillant futur qu’il entrevoit. C’est indigent et indigne de l’excellente gestion de l’énergie que la Suisse a démontrée jusqu’ici.

Michel de Rougemont

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Un commentaire pour Une stratégie énergétique en de bien mauvaises mains

  1. André Durussel dit :

    Voici des documents au sujet de la Revue historique vaudoise et son n° 124/2016 consacré aux énergies… en relation avec Volteface de l’UNIL (voir 2 annexes)

    Amicalement à vous : André Durussel (ancien opérateur du réacteur de Lucens)

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