Fessenheim : témoignage d’un Alsacien

Témoignage de Jean-Marie Arnaudiès à l’occasion du 22 février 2020, jour de la fermeture définitive de l’unité no 1 de la centrale nucléaire de Fessenheim, et à l’occasion de la manifestation publique de protestation prévue ce même jour par des professionnels du nucléaire.

 

FRANCE2012-ELECTIONS-PS-HOLLANDE-MEETING 2012 F. Hollande promet de fermer Fessenheim, s’il est élu

Des élus contre la fermeture de Fessenheim Des élus contre la fermeture de Fessenheim

Fessenheim - unité no 1 Unités no 1et 2

Je souhaite dire ceci aux Alsaciens :

En 1977, j’étais le professeur de Math Spéc M’ du Lycée Kléber à Strasbourg, et j’ai dû faire face au désarroi alsacien suite aux exactions commises par les ‘’grünen » venus d’Allemagne manifester contre la centrale de Fessenheim….avec des tronçonneuses à métal qui leur servait à détruire les pylônes des lignes THT de 400 000 volts.

Cette centrale venait juste d’être couplée au réseau, et fonctionnait magnifiquement. Elle était alors dirigée par   Monsieur Leblond, directeur général, et son bras droit, Monsieur Meunier, sous-directeur. Ce dernier, vétéran de l’héroïque EDF des années 1945 et suivantes, en contemplant cette réussite exemplaire de Fessenheim, me disait avec émotion : ‘’quand je pense qu’en 1946 et 1947, pour donner de l’électricité à la France ravagée par deux grandes guerres successives, je pelletais du charbon dans d’antiques chaudières ! »

Une grande réunion publique avait été prévue dans le grand amphi de l’université Louis Pasteur, où étaient invités tous les Strasbourgeois désireux de comprendre ce qui se passait avec ces manifestations écologistes. Messieurs Leblond et Meunier étaient gravement grippés, et m’ont demandé, en mes qualités de professeur des élites alsaciennes et de futur membre de la Commission du Neuvième plan pour la région Grand Est, de les remplacer pour ne pas annuler cette importante réunion. J’ai été très honoré de cette confiance qui m’était manifestée, et j’ai fait face  à un public divers de plus de 600 personnes,  plus de deux heures durant. J’ai senti un public passionné et qui, globalement, était fier de cette superbe réalisation. Je n’ai eu ni peine ni mérite à tisser avec ce public une communauté évidente de vue, car tous les arguments en faveur du progrès au sens noble du mot que représentait cette centrale furent reçus avec fierté et évidente approbation  par une écrasante majeure partie.

La réussite de cette réunion publique (qui était couverte par la presse) fut telle que le très austère journal ‘’Les Dernières Nouvelles d’Alsace’’ (la très lue ‘’DNA’’) y   consacra les deux pages centrales complètes à la relater, en reproduisant in extenso un texte que j’avais moi-même rédigé. J’atteste ici que les DNA n’ont pas changé une virgule à ce texte, dans lequel je dénonçais l’hypocrisie cynique des écologistes dans cette affaire ; ces écologistes étaient d’ailleurs, en Alsace, en grande partie venus d’Allemagne, les écologistes français étant restés sur une réserve froide mais polie.

Après la parution de cet article, autant que je me souvienne, la centrale de Fessenheim n’a plus jamais défrayé la chronique alsacienne.

Mes étudiants, choqués par la violence des manifestations écologistes, m’avaient demandé mon opinion personnelle. Je leur avais répondu qu’un fonctionnaire n’a pas le droit de  leur faire part de ses opinions personnelles. Mais j’ai ajouté que s’ils y consentaient, je pourrais organiser pour eux, en dehors des heures de cours, deux visites complètes de la centrale, où ils pourraient parler aux ingénieurs et techniciens de toutes les questions qu’ils  voudraient, sans tabou. Ils ont accepté, et nous avons donc visité l’usine deux fois, une première fois pour toute sa partie thermodynamique, (ce qui fut la visite la plus longue) et une seconde fois pour sa partie du coeur de la centrale :  les installations atomiques proprement dites, avec le coeur du coeur, la ‘’piscine’’ qui amortit les neutrons.

Ces deux visites passionnèrent mes étudiants, qui n’arrêtèrent pas de questionner les cadres et techniciens sur tous les sujets. Ils y découvrirent l’application très concrète de ce qu’ils apprenaient en Physique, notamment les contraintes imposées par les principes de Carnot. Ils y découvrirent l’importance capitale des problèmes de plomberie ! dame, quand il passe dans des tuyauteries de la vapeur d’eau bouillante à 300 bars, la moindre microfissure provoque un jet d’eau impressionnant de plusieurs  mètres de long capable de  scier une pièce de bois, et un nuage d’eau brumisée    si dense qu’on ne s’y voit pas à deux mètres !

La visite du coeur (interdite au grand public) fut plus courte mais encore plus instructive. Ces étudiants ont vu de leurs yeux des salariés qui gagnaient autant que le grand directeur (à l’époque, je me souviens, 17 000 fr par mois) pour un travail de 27 h/semaine. Derrière d’épaisses cloisons de verre, ils manipulaient des manettes qui commandaient les robots au contact des barres d’uranium au fond de la piscine. Nous avions tous revêtu des combinaisons blanches avec mini-compteur Geiger dans nos pochettes, à gauche sur la poitrine.  On a tous vu la piscine avec les robots qui manœuvraient  les barres d’uranium sous  l’eau, à dix mètres au-dessous de  nous, qui nous penchions sur un solide bastingage, pour tout voir.  Un ingénieur expliqua qu’une seule de ces barres, grosse comme un manche à balai et longue de 80 cm, contenait plus d’énergie que…40 000 tonnes de pétrole ! (l’un de mes étudiants , après cette information,  donna un coup de coude à son voisin  et lui dit ‘’ben tu vois, c’est ça les énergies nouvelles ! ’’) ; un autre ingénieur expliqua que pour produire la même quantité d’électricité que Fessenheim, une centrale thermique à charbon avait besoin, pour amener le charbon et repartir  avec les cendres – cendres qui sont radioactives –  de plus de 250 trains PAR JOUR ! alors que les déchets d’une année de la centrale nucléaire tenaient dans un petit camion !

Durant cette seconde visite, nos compteurs Geiger n’ont pas bronché une seule fois. Mais à la sortie, nous sommes passés devant une télévision banale, qui déroulait un film insipide sur la centrale, et là, nos compteurs ont grogné !

J’ai la fierté de dire ici que mes meilleurs étudiants de cette année-là, reçus qui à Centrale Paris, qui à Polytechnique, qui aux Mines de Paris, qui à SupELec, etc, furent   plus de 12 à avoir  contribué avec cœur,  après avoir ‘’intégré’’ à la réalisation du programme nucléaire civil français, construction qui battait son plein en 1977 ; construction qui était la réponse française à la grande crise du pétrole !

Aujourd’hui, quand j’assiste à cet incompréhensible, cet absurde gâchis, cet authentique suicide industriel forcé, je n’ai aucune honte à l’avouer, j’ai du mal à retenir mes larmes. Un homme ne doit pas pleurer, mais dans des circonstances   terribles comme celle-là, rien que de penser à ceux qui vont fêter ce désastre français, ces dignes successeurs de ceux qui en 1977 sciaient les pylônes des lignes THT de 400 000 volts, non, décidément, je n’ai pas honte de dire que ça me fait pleurer, et pire, je pleure de ne pouvoir rien faire d’autre que pleurer. L’avenir, tôt ou tard, rendra forcément justice à la vérité, à la vraie Science, celle que qualifiait le mathématicien Jacobi  ainsi :  ‘’L’honneur de l’esprit humain’’.

Jean-Marie Arnaudiès, mathématicien

arnaudies.jeanmarie@orange.fr

 

 

 

 

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5 commentaires pour Fessenheim : témoignage d’un Alsacien

  1. snoopinparis dit :

    @Philippe: la question n’est pas que ça défraye la chronique ou non. Le problème, c’est les raisons pour lesquelles ça défraie la chronique et là, il y a beaucoup de choses à dire! En effet, ça ne défraie pas la chronique parce qu’il y a eu un incident nucléaire classé de 1 à 3 ou un accident nucléaire classé de 4 à 7. Ça défraie la chronique parce qu’on a trouvé un défaut et en plus, il a été corrigé…

    Aucun autre secteur industriel n’est soumis à un matraquage pareil en amont d’un incident ou accident! Je peux vous faire une analogie très simple avec un autre secteur que je connais bien et qui transporte +4 milliards de personnes par an: l’aviation. Savez-vous combien d’incidents et d’accidents aériens ont décompte par an et qui pour le coup subissent une investigation? Pour 2018, c’est plus de 300… est-ce que chacun d’entres-eux défraient la chronique? Savez-vous combien il y a eu de morts en 2018 dans des accidents d’avion? C’est 542 morts et en moyenne, le taux d’accident se situe à 0.3% pour un million de vols… pire, c’est 2.7% par million pour les avions de plus de 5 tonnes.

    Alors que le trafic aérien est en hausse constante (300% en 15 ans), les décès en moyenne sont en baisse sur ces 15 dernières années.

    Moralité? Globalement, l’industrie de l’aviation s’améliore sans arrêt et les résultats sont là: on continue de développer ce secteur et ce, malgré les morts! Le nucléaire au niveau mondial se porte bien puisqu’il continue de se développer (sauf erreur, il y a une cinquantaine de réacteurs en construction). Le problème se trouve chez nous, dans les pays avancés qui sous le feu médiatique nourri renonce à la filière electro-nucléaire alors que c’est une technologie qui doit permettre de répondre positivement à la demande en électricité d’un pays moderne et qui en même, lutte efficacement contre l’émission de CO2.

    C’est là que se trouve l’aberration… défrayer la chronique alors que les différents organes de surveillance font leur travail et qu’il n’y a pas d’accident ou d’incident.

  2. Philippe Pichon dit :

    Hum… quand je lis « Après la parution de cet article, autant que je me souvienne, la centrale de Fessenheim n’a plus jamais défrayé la chronique alsacienne », je me demande que penser de ce qu’on peut pudiquement nommer le problème ou les irrégularités Creusot Forge : https://www.asn.fr/Informer/Dossiers-pedagogiques/Anomalies-de-la-cuve-de-l-EPR-et-irregularites-usine-Creusot-Forge-de-Framatome/Creusot-Forge-et-les-usines-de-Framatome
    Alors on peut défendre le secteur du nucléaire, fusion ou fission, pour diverses raisons, mais un peu d’honnêteté ne fait pas de mal. Le débat général sur l’énergie nécessite autre chose que des positions totalement partisanes, quelles qu’elles soient, au risque de se tirer une balle dans le pied !

    • jf.dupont dit :

      Vous dites Monsieur P. Pichon : « … on peut défendre le secteur nucléaire (…), mais un peu d’honnêteté ne fait pas de mal. ». Vous suggérez donc très simplement que le prof. Arnaudiès est malhonnête. Traiter de malhonnête quelqu’un dont vous ne partagez pas l’analyse est un procédé fréquemment utilisé pour disqualifier les propos d’une personne avec qui on n’est pas d’accord. Mais ce serait plus constructif, et élégant, de dire en quoi M. Arnaudiès est malhonnête. Vous citez l’ASN à propos d’irrégularités de la cuve de Creusot Forge, selon une communication de 2016. Mais vous ne citez pas la communication de 2018 https://www.asn.fr/Informer/Actualites/Reprise-sous-conditions-des-fabrications-a-l-usine-de-Creusot-Forge
      qui indique que les irrégularités ont été corrigées. L’ASN fait son job de contrôle, voit les anomalies et les constructeurs et exploitants respectent les consignes. C’est selon nous la bonne façon de faire de la sécurité, objectifs sur lequel, nous devrions être tous d’accords. Il est vrai qu’il y a une autre façon de « faire la sécurité » : interdire le nucléaire. C’est la méthode des antinucléaires. Le problème : jamais ils ne demandent des améliorations des normes de sécurité ou de leur application. En fait ils ne veulent pas la sécurité du nucléaire, ils veulent sa disparition. Cela a complètement faussé le débat de société.
      Le point essentiel à propos des technologies : elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises en soi. Ce sont des outils au service de l’homme, c’est l’usage qu’on en fait qui est déterminant. La vraie question est donc de savoir quel est le bon usage possible d’une technologie, même à risques comme le nucléaire. Il y a deux réponses extrêmes et opposées à cette question de société, toutes deux inacceptables : oui à tout prix ou non à tout prix, en somme l’acceptation inconditionnelle ou le refus inconditionnel. Je vous assure que les professionnels du nucléaire eux-mêmes ne sont pas dans l’acceptation inconditionnelle. Par contre visiblement les antinucléaires sont bien dans le refus inconditionnel. Ils en font un combat du Bien contre le Mal : or le bon combat c’est la sécurité. J’ai parlé avec des antinucléaires : jamais ils n’ont pu me dire ce qui était à améliorer dans la sécurité nucléaire. La réponse est simplement : pas besoin d’analyse, le nucléaire est mauvais en soi, parce qu’il est … nucléaire. Cela s’appelle de la tautologie. C’est dommage parce que la difficulté dans les analyses de risques est de prévoir l’imprévisible. Si les antinucléaires étaient venus avec des critiques identifiant des faiblesses et conduisant à des améliorations, nous les aurions écoutés avec intérêt et reconnaissance. De plus avec ce mode d’approche du risque, nos ancêtres de la préhistoire auraient interdit le feu (c’est très dangereux, il y a encore des pompiers et des incendies), nous n’aurions pas de civilisation…
      Voir : https://clubenergie2051.ch/2016/10/24/nucleaire-une-utilisation-intelligente-vaut-mieux-quune-interdiction-aveugle/
      J.-F. Dupont / ClubEnergie2051

  3. jf.dupont dit :

    Commentaire de ClubEnergie2051 :
    tout commentaire est superflu après ce témoignage.
    Il y a quand même l’envie de dire que le romantisme et les sentiments ne sont pas que du côté des écologistes…

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