Débâcle de l’hydraulique: le déni de réalité du directeur de l’OFEN.

Walter Steinmann portrait  Gde Dixence image

Nos grands barrages sont à la peine. On parle de Grounding à la Swissair. Alpiq annonce près 900 millions de perte pour le 1er semestre 2015. La gestion des électriciens n’est pas en cause. Le problème vient de l’addition de deux éléments de politique énergétique qui sont en train de dégrader gravement les conditions cadres de l’industrie électrique: la transition énergétique et l’ouverture du marché de l’électricité. Interviewé au Téléjournal, Walter Steinmann, directeur de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), ardent promoteurs de ces deux piliers de la politique énergétique, fait cette déclaration ahurissante : « Alpiq est seule responsable de ses malheurs. Elle a eu tort d’investir dans l’hydraulique et le nucléaire, au lieu d’investir dans l’éolien, le solaire et l’efficacité énergétique ». Explication de texte.

 

La grande hydraulique : une valeur reconnue.

Les esprits sont divisés sur bien des points de la politique énergétique. L’hydraulique, heureusement, fait l’objet d’un large consensus. Elle est reconnue à la fois comme un patrimoine national, une performance industrielle, une énergie de haute qualité et, économiquement, comme une rente de situation. Il y a même un attachement sentimental à nos grands barrages. Beaucoup de romands ont eu un membre de leur famille associé à l’épopée de Grande-Dixence, de Mauvoisin, d’Emosson ou d’autres. Il y a conscience qu’on doit une partie de notre confort et niveau de vie d’aujourd’hui aux travaux difficiles et  pénibles assumés par les générations précédentes d’ouvriers et d’ingénieurs. De plus, les barrages sont, comme toute l’infrastructure électrique, un bien public dont les Cantons et les Communes sont les principaux actionnaires. Nous en sommes, comme citoyens, les copropriétaires. En plus c’est de l’électricité renouvelable et indigène qui couvre en gros 60% de notre consommation.

 

Quelques dissonances.

Remarque : cette belle unanimité en appui de l’hydraulique n’est pas absolue. Il faut se souvenir qu’en 1992, lors du fameux 1er sommet de la Terre de Rio – qui consacra le concept de « développement durable » – les ONG écologistes ont demandé aussi l’abandon de la grande hydraulique, en plus de l’abandon du nucléaire et du fossile. Cette hostilité à l’égard de la grande hydraulique est probablement une forme d’opposition au grand capital de la part de mouvements qui venaient en partie de la mouvance communiste. Elle ne s’est pas développée en Suisse, mais plutôt dans le tiers-monde où les grands barrages sont encore assez systématiquement combattus Exemple : les Trois Gorges en Chine. Mais en Suisse on connaît des oppositions farouches aux quelques projets d’agrandissements de barrage existants. Exemple : le Grimsel. On peut d’ailleurs se demander à quelles oppositions il faudrait faire face si nos barrages se construisaient aujourd’hui.

 

Une débâcle bien réelle qui a deux causes.

Cette débâcle dure depuis près de deux ans et se prolonge. Dans sa une du 23 mai 2014, Le Temps titrait déjà: «L’avenir des barrages suisses, un «grounding» comme Swissair? »

Voir : http://www.accvs.ch/images/pdf/Letemps_23052014.pdf

La cause en est l’effondrement des prix de l’électricité sur le marché européen, effondrement qui résulte de l’addition de deux éléments distincts:

a) la transition énergétique

b) l’ouverture du marché de l’électricité

 

1ère cause : un méfait de plus de la transition énergétique

La transition énergétique conduit les pays qui l’adoptent, principalement l’Allemagne et la Suisse, à subventionner massivement les nouveaux renouvelables, l’éolien et le solaire. Ce subventionnement dure depuis env. 10 ans en Allemagne (il a commencé bien avant Fukushima), il est renforcé par le recours au charbon bon marché nécessaire pour compenser les absences de soleil et de vent. Résultat : un dumping sur les prix de l’électricité en Europe. Ce Mécanisme a été déjà très bien décrit sur Les Observateurs par Bruno Pellaud

http://www.lesobservateurs.ch/2015/02/21/transition-hydraulique-devastatrice/

et tout récemment par Pierre-Gabriel Bieri :

http://www.lesobservateurs.ch/2015/08/19/aider-lenergie-hydraulique-seul-atout-dune-production-indigene/

Je renvoie, pour cette 1ère cause, aux excellentes explications de ces deux analyses.

 

2e cause : un effet pervers de l’ouverture du marché de l’électricité.

Les articles de MM. Pellaud et Bieri, n’évoquent pratiquement pas cette 2e cause qu’est l’ouverture du marché de l’électricité. Et pourtant elle est déterminante. Sans l’ouverture, le dumping des subventions allemandes, ou Suisse, ne pourrait pas à lui seul priver les barragistes suisse de la vente de leurs kWh, et donc de leurs revenus.

Pour comprendre les effets de l’ouverture, un bref rappel du fonctionnement du système électrique en Europe et en sSuisse avant cette ouverture est nécessaire. Le système ante était basé sur les quelques principes suivants :

  • chaque pays était tenu d’assurer sa propre capacité de production et une certaine réserve pour des situations de défaillances (p. ex. une grande centrale en panne)
  • en cas de défaillance exceptionnelle, par ex plusieurs grandes centrales en panne dans un même pays, les pays européens mettaient leurs réserves à disposition. Cela avait conduit au développement du réseau interconnecté européen à très haute tension.
  • Le réseau permettait, outre d’assurer une réserve commune, d’échanger et d’équilibrer les excédents et les manques de productions qui apparaissent régulièrement, pour toutes sortes de raison, dans chaque pays. Exemple d’aléas pour la Suisse : la production hydraulique peut varier de + à – 20% d’une année à l’autre suivant la météo.
  • Dans ce système ante, la Suisse produisait généralement en moyenne annuelle l’équivalent de sa consommation. Son parc hydraulique lui permettait d’exporter de la pointe, très recherchée dans l’EU, et d’importer du ruban (p. ex. les contrats nucléaires). Ces échanges étaient dans l’intérêt de la Suisse et de ses partenaires
  • Un pays s’est passablement éloigné de la règle commune : l’Italie. Suite à Tchernobyl elle a fermé ses centrales nucléaires. Son parc était alors majoritairement constitué de centrales au mazout (genre Chavalon). Le mazout devenu cher, l’Italie s’est mise à importer massivement de la France et de l’Allemagne, via le réseau suisse d’ailleurs
  • En Suisse romande les distributeurs (détaillants) avaient créés et géraient en commun une coopérative de production (grossiste) de l’électricité qui avait la mission de leur fournir en tout temps et en quantité ce qui leur manquait, leur propre production (en plaine) n’assurant qu’entre 10 et 30 % de la consommation de leurs réseaux. Ces distributeurs sont principalement les SIG, les SIL, RE et le Groupe E pour les plus importants. La coopérative s’appelait EOS (Energie Ouest Suisse) : elle a fusionné depuis avec ATEL pour former ALPIQ.
  • Ce système électrique européen, appelé « Europe de l’électricité » était performant: fiabilité et maîtrise des coûts. C’était déjà un marché, mais il n’était ouvert qu’aux électriciens eux-mêmes, pas aux consommateurs.

Avec l’ouverture du marché, les distributeurs ont arrêté de s’approvisionner auprès de leurs coopératives comme EOS. Parce qu’ils avaient la possibilité d’acheter dans une bourse européenne de l’électricité, voir : http://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/bourse-de-l-electricite-marche-europeen.

Or avec la récession économique en Europe, la bourse est un marché d’excédents et déprimé. Ses prix, entre 2 et 4 ct/kWh, ne couvrent pas les coûts de revient d’aucune sorte de kWh. Un (très) petit pays comme la Suisse, au milieu du marché, peut couvrir une large part de ses besoins à la bourse. Or cela peut durer des jours ou des semaines. Sans trop de dommages. Mais si cela dure une année, voire deux, c’est la catastrophe pour les barragistes : avec un prix moyen de revient de l’ordre de 8 ct/kWh, ils ne vendent plus leur production, dont les charges continuent à peser. Cela atteint aussi les centrales nucléaires, dont les prix de revient plus bas, entre 4 et 5 ct/kWh, sont néanmoins au-dessus du prix de la bourse.

Effets pervers

L’effet est pervers parce que les distributeurs, qui délaissent les barrages suisses au profit de la bourse, ne baissent pas pour autant leurs tarifs. Aujourd’hui le consommateur paie autant voir plus qu’avant l’ouverture. Il paie donc un tarif qui permettait (permettrait ?) de financer l’hydraulique, mais le producteur barragiste n’en voit plus la couleur. Où va la différence ? Les distributeurs sont muets. Où ils vous disent, discrètement en aparté: si nous ne faisons pas cela, mais que les autres le font, ils nous prendront nos clients : nous serions économiquement morts.

Plus pervers. Le Conseil fédéral et le Parlement ne sont pas indifférents à cette situation de la grande hydraulique et prévoient un système de subventionnement comme la RPC pour l’électricité éolienne et solaire. C.à.d. que ce subventionnement sera financé par le consommateur sur sa facture d’électricité. Le consommateur citoyen – et accessoirement copropriétaire des barrages – va donc payer deux fois cette débâcle.

 

Pour la petite histoire mentionnons ici un autre effet pervers de l’ouverture du marché : le cas de la France. Grâce à son parc électrique performant dominé par l’hydraulique (15%) et le nucléaire (75%), le prix de revient de l’électricité en France est 20% inférieur au pays voisin de l’UE le meilleur marché. Résultat : à l’ouverture du marché, aucun agent n’était en mesure de vendre un kWh en France au détriment d’EDF. C’est alors que l’administration européenne a décidé, de Bruxelles, d’ouvrir le marché français de force en obligeant EDF à céder un tiers de sa production à des opérateurs tiers. opérateurs qui tout d’un coup disposent de kWh  sans avoir jamais assumé le risque industriel d’investir dans un parc de production. Ironie de l’histoire : à un prix qui couvre certes les charges d’EDF, qui n’a pas été fixé par un mécanisme de marché, mais par une décision administrative de l’UE !

 

Le directeur de l’OFEN nie la réalité.

Le TJ de la TSR de 19h30, le 28 août dernier, annonce que les comptes intermédiaires d’Alpiq, au 1er semestre 2015, sur un chiffre d’affaire de près de 3.3 milliards CHF, présentent un déficit de 890 millions.

Voir : http://www.rts.ch/play/tv/19h30/video/le-fournisseur-delectricite-alpiq-affiche-un-deficit-au-premier-semestre-2015?id=7037963

Le directeur de l’Office de l’énergie, Monsieur Walter Steinmann est interviewé à Berne. Au lieu d’expliquer et de reconnaître la réalité, il déclare avec le plus grand aplomb : c’est la faute d’Alpiq. Si au lieu d’investir dans l’hydraulique et le nucléaire, Alpiq avait investi dans le solaire et l’éolien ou encore l’efficacité énergétique, elle n’aurait pas de problème financier.

Ah bon ?

Chacun sait pourtant que les investissements dans l’hydraulique remontent aux années 50 – 60 et dans le nucléaire (Gösgen) dans les années 70 (mise en service 1979).

Si Alpiq avait investi, depuis l’ouverture du marché (2007), ou depuis Fukushima (2011) dans les modes de production préférés de M. Steinmann:

1) elle n’aurait pas pu pour autant se débarrasser des investissements consentis avant et dont les charges et frais d’exploitation courent encore

2) elle aurait ajouté des dépenses élevées pour récolter peu de courant, et cher, qui n’est rentable que s’il est subventionné.

Le silence assourdissant des électriciens.

Le plus incompréhensible probablement est ensuite le silence d’Alpiq qui, face à un reproche aussi immérité et injuste, se tait. Ce silence peut-être d’ailleurs reproché à toute la branche électrique, distributeurs comme producteurs. Comment va-t-on éviter d’autres débâcles, comment la politique et les citoyens peuvent-ils comprendre et préparer les bonnes décisions, si tant l’administration que les responsables de la branche ne donnent pas les explications de base ?

Remarques politiques.

Ce n’est pas forcément une histoire de politique politicienne autour du libéralisme. Je suis plutôt libéral personnellement. Mais l’ouverture du marché pose deux questions de fond auxquelles, même en ayant travaillé de nombreuses années dans la branche, je n’ai pas trouvé de réponses. 1ère question : celle illustrée par la présente actualité d’Alpiq, à savoir comment survivre, dans un petit pays, avec une infrastructure de production même avantageuse, si les prix en bourses descendent longtemps en dessous de tout prix de revient réel ? 2e question : vu que la sécurité d’approvisionnement (prévenir les black out) nécessite de disposer en tout temps d’une réserve de puissance, comment le marché va-t-il permettre de financer cette réserve, qui par nature ne va fonctionner qu’en secours, donc sporadiquement, si l’on sait qu’il ne s’intéresse qu’à des outils de production qui tournent à plein régime pour permettre d’encaisser en permanence ?

L’élément vraiment politique est probablement à chercher dans l’orientation des collectivités publiques actionnaires des entreprises électriques. Depuis une dizaines d’années la couleur politique des conseils d’administrations évolue vers le rose et le vert. Une politique énergétique idéologique est imposée aux cadres des entreprises électriques et les empêche de gérer ces entreprises sur la base des meilleures compétences techniques et économiques. Exemple les SI de Genève : ils achètent à la bourse européenne à prix bradés, ne baissent pas pour autant leurs tarifs, mais gaspillent des dizaines de millions dans des projets éoliens qui ne produisent pas de kW. Une gestion discutable et sans sanction.

Le citoyen suisse a tout intérêt à ce que son système électrique soit géré comme un service public et pas par les seules lois du marché. Mais la politique ne doit pas ignorer les réalités techniques et économiques et s’assurer des compétences nécessaires. Le cas de Monsieur Walter Steinmann illustre tout le désavantage d’une administration qui se comporte d’avantage en ONG politisée et militante qu’en centre de compétence.

Il serait dommage que la Suisse n’ait pour seule issue que de devenir une filiale d’EDF ou de RWE. Ce risque n’est pas imaginaire : Swissair est bien devenue Swiss, une filiale de Lufthansa.

Publié sur:  http://www.lesobsevateurs.ch

JFD / 4-09-2015

 

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